De Black Orpheus à Cassava Republic : un renversement des valeurs éditoriales ?


Illustration : Black Orpheus, vol. 16, 1964 & Born On A Tuesday, Elnathan John, 2015.


Par Raphaël Thierry

Il y a des moments de l’histoire où le temps se resserre soudain, et l’espace entre plusieurs générations s’efface alors en un lien joignant deux lieux éloignés par les années. Ibadan 1957 :  une revue littéraire –Black Orpheus– créée par l’universitaire allemand Ulli Beier ; Londres 2016 : le bureau britannique d’une maison d’édition d’Abuja –Cassava Republic– est inauguré par l’universitaire nigériane Bibi Bakare-Yusuf. Certes, ni Black Orpheus, ni Cassava Republic n’ont été tout à fait des pionniers. Avant Black Orpheus, il y avait bien sûr Présence Africaine, mais aussi (entre tant d’autres) Akede Eko d’Isaac Babalola Akinyele ; et avant Cassava Republic, il y a l’African Books Collective, mais aussi Third Press de Joseph Okpaku.

Là où l’histoire est toutefois passionnante dans le parallèle que l’on peut faire entre Black Orpheus et Cassava Republic, c’est que le premier a servi de matrice à la collection de l’éditeur britannique Heinemann « African Writers Series », participant ensuite à l’essor des écrivains africains (anglophones et francophones) dans les marchés du livre du Nord, lorsque la seconde a obtenu une reconnaissance publique et médiatique sans doute sans précédent, pour une firme éditoriale africaine. Le contexte historique et intellectuel y est à chaque fois pour beaucoup. L’essor des « African Writers Series » dans les premières années des indépendances africaines peut être mis en perspective avec l’établissement des programmes américains d’Area Studies, lorsque l’essor de Cassava Republic peut être associé à un repositionnement progressif de nombreux artistes, intellectuels et écrivains afro-descendants et de la diaspora, à l’aune des mouvements postcoloniaux, créoles, afropéens, etc. Ces mouvements se sont ainsi répercutés jusque dans l’industrie de la pop culture, chez Beyoncé ou Marvel par exemple.

Mais pour revenir au sujet qui nous intéresse –l’édition– il y a une différence de poids entre 1957 et 2016 : en un demi siècle, on est passé d’une édition britannique à une édition nigériane sous la lumière médiatique. Doit-on pour autant voir dans Cassava Republic le symbole d’une révolution intellectuelle et d’un renversement à l’intérieur de l’économie du livre et de ses valeurs ? Quelles sont les lignes qui restent encore inamovibles ?

Pour essayer de répondre à ces questions, je propose alors d’observer les contrastes d’inscription des éditeurs africains en Europe, à travers l’étude de trois évènements européens auxquels j’ai assisté ou participé : le « Pavillon Lettres d’Afrique » au Salon du livre de Paris, les premières « Assises du livre en Afrique » au Salon du livre de Genève, et le festival « Writing in Migration » à Berlin. En voici déjà l’introduction.

 


Je remercie Hans Zell pour ses lumières concernant le travail de Joseph Okpaku.

 

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