« Comme le Nil en Égypte » (2/6)


Illustration : « Ethiopian Manuscript Paintings » (Eglise de Narga Selassie, Ile de Dek, Lac Tana, Éthiopie, 18ème siècle) A.Davey, 2007 (cc)

Une histoire du livre africain pour la jeunesse (deuxième partie)

Par Raphaël Thierry


Deuxième volet de ce dossier mensuel en six parties que je consacre aux dynamiques de l’édition africaine pour la jeunesse dans l’espace francophone depuis les années 1980.

Les flots du développement

À tort, on considère souvent que l’édition africaine est apparue au cours de la période contemporaine. Sans rentrer dans les détails de l’immense historiographie du livre en Afrique, nous rappellerons que le livre illustré ou non s’y développe sous la forme du codex depuis (a minima) le 13ème siècle, mais qu’à partir du XIXème siècle, l’imprimerie qui est implantée à travers le continent est d’abord issue de l’entreprise missionnaire, avant d’être strictement encadrée par l’occupation coloniale européenne. Toujours est-il que la littérature jeunesse existe dans la presse et dans l’édition coloniale avant qu’une édition jeunesse ne se développe au cours de la seconde moitié du XXème siècle. Il est alors vrai que nombreux sont les enfants africains dont les premières lectures se font à partir d’ouvrages publiés au Nord : bandes dessinées, périodiques, etc. Moussa Konaté lui-même l’admettait volontiers : étant enfant, ce sont les albums de Tintin qui ont éveillé son goût pour la lecture. Des années 1940 aux années 1960, des éditeurs comme Saint Paul Afrique sont encore rares à travers le continent, et ce sont plutôt les revues comme Mwana Shaba au Katanga, ou les fameux Kouakou dont la diffusion est soutenue dans toute l’Afrique centrale par la Coopération française, qui représentent, dans les premières décennies d’Indépendances, des alternatives (plus ou moins) africaines à un flot ininterrompu d’ouvrages jeunesse importés dans les bibliothèques nationales. Avec les années 80, les choses évoluent, au fil d’un processus complexe qu’il est utile d’évoquer.

En 1976, au cours d’un sommet de l’Organisation de l’Union Africaine (OUA), une « Charte culturelle de l’Afrique » est adoptée à Port Louis (Ile Maurice)[1]. Ses six premiers articles sont les suivants :

  1. a) libérer les peuples africains des conditions socioculturelles qui entravent leur développement pour recréer et entretenir le sens et la volonté de développement ;
  2. b) réhabiliter, restaurer, sauvegarder, promouvoir le patrimoine culturel africain ;
  3. c) affirmer la dignité de l’homme africain et les fondements populaires de sa culture ;
  4. d) combattre et éliminer les formes d’aliénation, d’oppression et de domination culture lie partout en Afrique, notamment dans les pays encore sous domination coloniale et raciste dont l’apartheid ;
  5. e) favoriser la coopération culture lie entre les États africains en vue de renforcement de l’unité africaine ;
  6. f) favoriser la coopération internationale pour une meilleure compréhension entre les peuples dans laquelle l’Afrique apportera à la culture humaine sa contribution originale et de qualité ;

Alors que les Prêts d’Ajustement Structurel (PAS) ont été mis en place par la Banque Mondiale à partir de 1979 pour favoriser une relance des importations africaines[2], le secteur culturel se trouve alors en plein marasme. Touché de plein fouet par la crise économique qui traverse bon nombre d’États – francophones en tête – celui-ci voit les soutiens étatiques fondre comme neige au soleil.

Après une décennie d’important essor, la filière éditoriale, qui avait vu des grandes maisons comme les Nouvelles Éditions Africaines ou les éditions Clé de Yaoundé rayonner de plus en plus, commence à marquer le pas. L’époque est aux entrées en sommeil, à la privatisation forcée du secteur, voire aux disparitions pures et simples. Alors que les États délèguent leurs programmes scolaires à l’Association Internationale de Développement (IDA), ce qui profite de manière exponentielle à l’édition étrangère, l’assise économique de l’édition continentale vacille, le nombre et la diversité des productions stagnent et les années 80 représentent une sorte de fin de cycle, qui voit les éditeurs du Nord (Heinemann, Hachette, Belin, etc.) s’imposer dans une situation de quasi monopole dans le scolaire et les autres secteurs du livre, tels les littératures africaines pour la jeunesse (Hatier, Edicef, Gallimard, Flammarion, etc.). Les auteurs eux-mêmes expatrient de plus en plus systématiquement leurs plumes et leurs pinceaux. Enfin, un programme aussi prometteur que le Centre Régional d’Edition et de Publication du Livre Africain (CREPLA) de Yaoundé, mis en œuvre par l’Unesco et qui avait permis plusieurs coéditions panafricaines d’ouvrages jeunesse entre 1976 et 1981, cesse progressivement ses activités au cours des années 80.

En juillet 1985, lors de la 21ème session ordinaire de l’OUA à Addis Abeba, les représentants de l’OUA défendent la « nécessité d’aligner le développement culturel et le développement économique de l’Afrique »[3]. L’alphabétisation s’impose progressivement comme un des moteurs du développement, et l’Unicef va prendre une place croissante dans l’action culturelle internationale en faveur du livre en Afrique. Puisqu’il faut soutenir la lecture, puisque la jeunesse africaine est majoritaire et les besoins immenses, le livre pour enfants est appelé à devenir un outil stratégique autant que culturel. Mais il est alors principalement importé en Afrique, l’industrie éditoriale nationale étant alors très généralement en plein bouleversement.

C’est donc dans cette période que Moussa Konaté commence son activité d’édition au Mali, et que Geneviève Patte déplore l’inconsistance des fonds des bibliothèques de lecture publique au Mali. C’est aussi dans cette période qu’opérations de désherbages en France et crise économique en Afrique aidant, des ONG françaises amorcent un énorme travail de don de livres vers les bibliothèques africaines de plus en plus nombreuses avec la multiplication des projets de lecture publique et autres programmes CLAC de la Francophonie. Il manque seulement l’étincelle qui permettrait de réamorcer la pompe d’une production de livre africain pour la jeunesse. Au Mali, elle survient en 1988, et porte le nom de Jamana : « le pays », en langue bambara.

[…]

La troisième partie de ce dossier à suivre en février

 


Notes :

[1] http://www.unesco.org/new/fileadmin/MULTIMEDIA/FIELD/Dakar/pdf/CharteCulturelleAfrique.pdf

[2] http://www.politique-africaine.com/numeros/pdf/045062.pdf

[3] http://www.aecid.es/galerias/programas/Acerca/descargas/Cuadernos_Acerca.pdf


Lire la première partie du dossier « Un fleuve aux multiples méandres » [ici]

 

 

1 Commentaire

  1. […] la deuxième partie du dossier « Les flots du développement » (janvier […]

Laisser un commentaire