Entretien avec François Nkémé et Joseph Fumtim – 12 février 2008

Un peu moins d’un an après la fondation de la maison d’édition Ifrikiya à Yaoundé, nous nous entretenions avec les éditeurs François Nkémé (directeur des éditions Ifrikiya) et Joseph Fumtim (directeur de la collection Interlignes). L’entretien portera aussi bien sur la question du travail éditorial que du marché du livre au Cameroun

Raphaël THIERRY. Pour commencer, pourriez-vous nous parler de la fondation des éditions Ifrikiya, quelles étaient vos ambitions premières ?

Joseph FUMTIM. La maison d’édition Ifrikiya est née en mars 2007 de la convergence naturelle du travail de trois maisons d’édition : les éditions de la Ronde, les éditions Proximités, et les éditions Interlignes. Ces trois maisons d’édition avaient déjà travaillé sur des projets éditoriaux communs, des projets de coédition. Il y a eu des livres coédités entre les éditions de la Ronde et les éditions Interlignes, il y a eu d’autres projets de coédition entre les éditions la Ronde et les éditions Proximités, et il y a eu aussi d’autres livres ayant fait intervenir les éditions Interlignes et les éditions Proximités. Donc il fallait bien qu’à un moment donné ce travail de collaboration franchisse un pas : la fusion qui était le pas nécessaire.

en travaillant ensemble, nous avons constaté une convergence d’idées, de l’idée éditoriale, des objectifs.

R.T. Par « pas nécessaire », que voulez-vous dire ?

J.F. Il y a trois niveaux. Premier niveau : en travaillant ensemble, nous avons constaté une convergence d’idées, de l’idée éditoriale, des objectifs. Les trois maisons d’édition étaient portées par l’ambition de publier des ouvrages qui renouvellent la pensée au Cameroun. J’insiste là-dessus parce que nous sommes dans un pays où l’ancien est souvent plus rassurant que le nouveau. Nous avons donc constaté, que ce soit chez Interlignes, chez Proximité ou aux éditions de la Ronde, que nous avions posé sur la table une discussion, à savoir « comment renouveler le discours sur le Cameroun, comment renouveler la pensée même, comment créer de nouvelles problématiques permettant au Cameroun, et à l’Afrique, de pouvoir affronter son avenir ». C’est donc cette convergence qui nous a permit de dire « OK, on peut travailler ensemble. »
Deuxième niveau : le niveau financier. Notre alliance n’est pas une alliance aussi originale que cela à l’heure actuelle où la convergence va vers les grands groupes. Si dans un groupe on ne perd pas notre éthique, si l’on ne perd pas nos objectifs éditoriaux, ce qui nous a amené à être éditeurs, alors on y gagne, car cela nous permet d’avoir des réductions financières au niveau des charges quotidiennes de fonctionnement. On a désormais un seul bureau avec un même personnel.
Troisième niveau : sur le plan même de l’organisation du travail, chaque maison d’édition n’avait pas beaucoup de personnel, c’était généralement le directeur ou une secrétaire, qui faisait un travail multiple. Maintenant, la réunion des trois structures nous donne l’assurance d’une maison d’édition avec trois personnels naturels. En ce moment nous avons trois autres éditeurs formés à l’ESSTIC (ndlr : École Supérieure des Sciences et Techniques de l’Information et de la Communication) ;  nous avons donc six éditeurs régulièrement formés et diplômés d’édition. Autour de la maison gravitent aussi d’autres compétences, pas forcément issues du milieu de l’édition, mais qui ont toutes quelque chose à voir avec la littérature, ou alors avec le développement. Voilà les principaux atouts de notre unité.

R.T. Quel est le fonctionnement d’Ifrikiya, du manuscrit à la production de l’ouvrage ?

François Nkémé. Il y a un premier choix qui se fait au niveau du secrétariat, quand les manuscrits arrivent, ces derniers sont tout de suite orientés vers le directeur de collection. Les collections travaillent avec des comités de lecture, qui ne sont ni des permanents ni des salariés, mais des personnes que nous contactons lorsqu’un manuscrit nous parvient. Le travail du directeur de collection est alors très important parce que c’est lui qui va juger de la nécessité de faire lire le manuscrit, puis de l’accepter ou de ne pas l’accepter. S’il s’avère que le manuscrit n’a pas de sens, il ne sera pas accepté, mais si on lui trouve un sens et un intérêt, alors le directeur sollicite l’avis du comité de lecture. Ces personnes sont alors vraiment nécessaires, ce ne sont pas vraiment des salariés de la structure mais ce sont des personnes qui nous assistent, qui nous donnent un coup de main, moyennant parfois des services vraiment minimums. Après ce moment-là, si le manuscrit est accepté, le directeur de collection le présente aux autres directeurs ;  il y a donc une conférence des directeurs, où l’on détermine si le manuscrit doit être publié ou non : les autres directeurs de collection doivent donc le lire, tout en sachant que l’expertise a déjà été faite. Mais aucun des avis exprimés n’est laissé de côté, nous retouchons toujours les choses, le travail même dans la collection n’est pas toujours parfait, et puis vous savez que l’édition est un travail de longue haleine, il y a parfois des « coquilles » dans les manuscrits, pourquoi pas des argumentaires, des orientations nouvelles et auxquelles l’on n’avait pas pensé auparavant et qui arrangent toujours tout le monde. Ce triple regard est très important pour chaque livre publié.

R.T. Et concernant la production du livre ?

F.N. A partir du moment où l’on décide de publier le manuscrit, c’est la même instance, c’est la même unité de PAO (ndlr : publication assistée par ordinateur ) qui existe pour tout le monde, l’idéal serait évidemment qu’un travail soit systématiquement fait, au préalable, dans les collections, mais cela n’est pas toujours possible aujourd’hui : la plupart du temps c’est le même monteur qui va monter le manuscrit, sous le regard vigilant du directeur de collection qui accompagne toujours son produit jusqu’à la fin, et qui donnera les orientations, l’idée de mise en forme, car chaque collection fonctionne avec ses propres critères, son identité, éléments qu’il faut absolument respecter.

J.F. Je voudrais revenir sur un aspect, au niveau de la réception du manuscrit : il y a également des livres que nous « commandons », c’est-à-dire que l’idée vient de nous. Notre travail d’éditeur implique d’observer la société, de lire les journaux, de se rendre à des colloques, d’écouter « les gens de la rue », nous dénichons ainsi des « poches » d’enjeux, nous contactons alors un auteur en fonction de son background, de son C.V, de ses publications, de sa bibliographie… Nous le sollicitons donc, et s’il est d’accord, il nous renvoie alors le « produit » qu’il a obtenu.

R.T. Quelles sont les collections d’Ifrikiya que vous évoquez ?

F.N. Il y a la collection Proximité roman-nouvelle, la collection Interlignes biographie-essai, la collection Ronde poésie-théâtre, la collection Spiritualité, la collection Bambino : tout ce qui est lié à la littérature pour enfants. Ce sont pour le moment les cinq collections qui fonctionnent.

R.T. A ce jour, combien de livres composent votre catalogue ?

J.F. Nous avons publié quatorze ouvrages. La collection de poésie-théâtre, la collection Ronde, sort du lot : elle représente la plus grande quantité de livres publiés, puis viennent la collection des romans, la collection des essais, et enfin la collection Spiritualité et la collection Bambino. Je précise que ces quatorze livres ont été publiés entre mars et décembre 2007.

R.T. Comment réunissez-vous les financements pour réaliser un ouvrage, quels est le trajet d’un livre, de la production à la vente ?

F.N. C’est une démarche difficile, et pour être honnête, nous avons toujours refusé le compte d’auteur : dans ce principe que nous rejetons, l’auteur apporte son manuscrit, il paye, on édite l’ouvrage. Nous travaillons beaucoup plus dans un système où, lorsque nous n’avons pas les financements nécessaires, nous demandons alors à l’auteur une participation. Le travail de production quant-à-lui, a toujours été pris en charge dans son intégralité par notre maison d’édition. Par ailleurs, Nous avons financé entièrement quatre ou cinq projets. La production a un coût : la mise en page, etc. cela représente environ 40 % de notre budget sur un livre. C’est-à-dire relecture, mise en page, suivit à l’imprimerie. Nous avons des problèmes financiers qui sont inhérents à l’édition au Cameroun, lorsque nous y sommes obligés, nous demandons à l’auteur de supporter les frais d’impression, sachant que si ces frais sont supportés, nous pouvons facilement assumer la production, la mise en page… car il a un personnel à rémunérer, et le suivit à l’imprimerie demande une certaine disponibilité. Nous avons travaillé comme ça jusque-là.

J.F. Je voudrais préciser qu’il nous est arrivé de solliciter des aides autres que l’auteur pour compléter le financement des livres. Ça été le cas, par exemple, lorsque nous avons publié le livre sur le Darfour (ndlr : Darfour, au-delà de la guerre, d’Alexandre T. Djimeli), c’est un journal de Yaoundé, Le Messager, qui nous a alors apporté son concours. La plupart des éléments du livre ont été publiés dans le journal, puis Le Messager est entré en coédition avec nous. La coédition et le genre qui nous satisfait le mieux, mais on ne trouve pas toujours des entreprises ouvertes à cette démarche.

R.T. Pour ce qui est de la production, à combien d’exemplaires éditez-vous chaque titre ?

F.N. Autour de 500 exemplaires, pour le premier tirage.

R.T. Quel est votre réseau de diffusion ?

F.N. Nous avons un réseau : nous écoulons une grande partie de notre production à Bafoussam, Yaoundé, Douala. Nous avons au moins quatre librairies qui nous sont fidèles à Yaoundé, beaucoup à l’Ouest du Cameroun aussi, nous avons aussi des courtiers, des commerciaux qui font du porte à porte, ces derniers vont dans les établissements, nous avons ainsi beaucoup vendu dans les bibliothèques scolaires, par exemple à Fustel de Coulange, au collège Vogt. A chaque nouvelle parution, ils nous achètent des livres. Mais pour écouler une production, il faut mobiliser beaucoup de monde, et le public ne réagit pas toujours positivement… Mais nous espérons que nos efforts vont être de plus en plus récompensés. Dans les établissements scolaires qui ont des bibliothèques, la diffusion se fait plus facilement. Aujourd’hui, il est plus difficile de toucher l’individu dans la société, lorsque ce dernier est dans son bureau, il faut alors beaucoup plus de représentants.

J.F. Il y a également un aspect international : nos livres sont vendus en France, nous avons des contacts, contacts que chaque éditeur avait respectivement noué avec un certain nombre de libraires en France, puis d’autres contacts que nous avons noué à l’occasion de coéditions depuis la fusion des maisons. Présentement, on trouve notamment nos livres à la librairie Agnès Boué à Paris, à la librairie Kilongo, à Présence Africaine, ainsi que chez l’Harmattan. Or de la France, nous avons surtout des commandes via internet, des gens nous contactent sans que l’on sache systématiquement où ils ont obtenu notre contact, car nous sommes encore en train de préparer notre site Internet, il y a ainsi des universités telles que Laval au Québec qui nous passent des commandes, mêmes si leur acheminement nous a souvent causé des problèmes.

R.T. L’exportation de vos ouvrages se heurte à des difficultés particulières ?

J.F. Quand c’est pour un petit nombre, c’est-à-dire des commandes de cinq ou six exemplaires que nous envoyons par poste, nous n’avons jusqu’ici pas encore eu de problèmes, mais notre collègue Jean Claude Awono qui s’est récemment rendu en France, où il emportait des centaines d’exemplaires de chaque livre, a été retenu à l’aéroport de Paris, où il a du payer – cher – pour faire entrer les livres en France.

F.N. Il faut préciser que lorsqu’il nous arrive d’avoir à satisfaire des commandes d’un seul exemplaire, c’est alors un vrai problème, car le montant de ce qui nous est reversé est inférieur au coût du livre. Mais en général, nous acceptons quand même d’envoyer ces ouvrages, juste pour être présents.

R.T. Quelle est votre démarche pour l’impression de vos ouvrages ?

F.N. Depuis 2007 nous travaillons avec un imprimeur, c’est lui qui s’occupe de l’achat du papier, nous estimons ce qui est disponible dans son stock, il fait alors venir des grosses quantités de papier. Mais il faut dire qu’aujourd’hui, notre volume d’activité ne nous permet pas de nous-mêmes importer des fortes quantités de papier, parce que nous tirons la première édition autour de 500 exemplaires. Cela ne nécessite pas encore de prendre des engagements avec des imprimeurs à l’étranger. Pour autant, l’imprimeur souffre du problème de la taxation des intrants, ce qui rejaillit au final sur le coût de production du livre, c’est-à-dire que le papier qui entre au Cameroun est taxé, et ce, alors que les Accords de Florence (ndlr : rédigés par l’Unesco en 1950 et signés notamment par le Cameroun) prévoient que tout le matériel qui sert à la fabrication du livre doit être détaxé. Malheureusement ces accords qui ont pourtant été signés, ne sont pas respectés au Cameroun, qui n’a pas signé le protocole de Nairobi (ndlr : 1976, annexe des Accords de Florence). C’est la raison pour laquelle le papier et les intrants continuent à être aussi lourdement taxés. À la douane on ne fera pas la différence entre le papier qui servira à faire un livre et le papier brouillon ou encore l’emballage. C’est le même problème pour toutes les machines d’imprimerie à la douane : le moteur peut aussi bien servir à autre chose pour eux. Il faut préciser que dans un passé récent, les camerounais ont fait passer toute sortes de choses à la Douane, en bénéficiant de détaxations lorsqu’il y avait une certaine franchise sur ces matières-là. Ces abus posaient alors beaucoup de problèmes, en conséquence, aujourd’hui, pour se garantir, on nous fait systématiquement payer. C’est là tout le problème.

R.T. Quelle est votre politique de promotion littéraire ?

J.F. C’est la promotion qui fait le livre. Compte tenu de ce que François décrivait tout à l’heure, à savoir la modicité de moyens et tous ces problèmes « fiscalo-douaniers », ce qui reste comme garantie à nos auteurs, au final, c’est la promotion de leurs œuvres. Si nous arrivons aujourd’hui encore, à continuer d’attirer des auteurs, alors que l’Harmattan est tout à côté, alors que CLE est là depuis plus de quarante ans, c’est grâce à la promotion. Nous mettons un accent particulier sur la promotion, et ce par différent moyens.
Tout d’abord par une collaboration étroite avec le monde de la presse. Pour nous, le livre possède des extensions dans la Presse, dans les débats publiques. Nous faisons systématiquement faire des notes de lecture des ouvrages publiés chez nous, car nous savons que chez nous, la presse est un relais sûr, d’abord pour que les gens sachent que le livre existe, et d’autre part pour qu’ils soient au courant de la dynamique d’idées qu’il y a dans nos publications. Dans la mesure de nos moyens, nous n’hésitons pas à solliciter la presse écrite, la presse radiophonique, la presse télévisuelle.
Par ailleurs, il y a l’événementiel. Il faut déjà dire que le Cameroun est très pauvre en termes d’événementiel en matière de livre. Autant il y a une grande production, autant la quantité d’événements est inversement proportionnelle à cette production. Ce qui fait que nous sommes obligés de créer nous-mêmes nos événements. Comment cela ?
De trois façons : nous créons des signatures, que nous appelons « cérémonies de dédicaces ». Ces cérémonies prennent parfois l’allure non pas de la « signature », mais plus de conférences, parce que si vous invitez les gens juste pour venir signer leurs livres, vous n’avez personne. Nous sommes parfois obligés de développer un thème autour du sujet dont traite le livre, ce thème servira d’appel au public, et les gens viendront écouter les discussions sur ce thème-là et profiter d’entrer en contact avec le livre.
Deuxième façon : nous participons à d’autres événements, qui n’ont pas nécessairement une vocation littéraire. Je prends l’exemple du festival « Scènes Nationale d’Ebène » : c’est un festival qui n’a aucune relation directe avec la littérature, il concerne la scène théâtrale. Nous apportons une dimension littéraire à cet évènement, qui nous permet d’avoir comme vitrine les livres de théâtre que nous avons publiés. Au fond, ces livres là ne constituent que l’arbre qui cache la forêt, notre catalogue étant aussi constitué d’essais, de romans, de poésies et de toutes autres choses. C’est nous qui créons alors l’aspect littéraire dans l’évènement.
Le troisième moyen, c’est à travers les quelques événements qui existent tels que « lire en fête », « le printemps des poètes » ou encore « les journées mondiales du livre », des événements littéraires d’envergure au Cameroun, d’origine étrangère.

F.N. Il faut rappeler que le festival national de littérature du Cameroun n’est pas très couru…

J.F. Voilà donc un aspect connu et tout à fait standard de la promotion.
Sinon, aussi, dès qu’il est possible d’identifier les personnes organisant un colloque quelque part, nous faisons rapidement le tour de notre catalogue, et lorsque nous identifions un de nos auteurs traitant de la problématique abordée par le colloque, nous nous hâtons de le signaler pour pouvoir être invités à l’événement.
Nous profitons aussi de la gracieuse collaboration et de la disponibilité d’autres espaces culturels, tels que les Centres Culturels Français, tels que alliances franco-camerounaises, bref, le réseau des Alliances au Cameroun qui acceptent parfois de recevoir nos auteurs, voire de nous inviter, ou bien nous demandent d’envoyer des auteurs.
Voilà globalement les « couloirs » à partir desquels nous organisons la promotion. Mais que je n’oublie pas de signaler que cela nous coûte très cher, surtout au niveau de la presse ; sans vous mentir, pour faire passer un élément, dans certaines radios, dans certains médias, il faut payer, il faut des fois passer carrément par la direction commerciale.

R.T. Vous nous décrivez les nombreuses difficultés auxquelles vous êtes confrontés en tant qu’éditeur : quelles sont les grands enjeux, les grands combats, voire les grands espoirs de l’édition aujourd’hui au Cameroun ?

F.N. Le plus grand enjeu, c’est celui de la lecture. Il faudrait développer la lecture à la base en la suscitant, en initiant des habitudes de lecture aux jeunes. Pour moi c’est la première chose à faire. Nous avons constaté que les jeunes ne lisent pas beaucoup, ils lisent utile, mais la lecture-plaisir ne fait pas partie de leurs habitudes. A compter du moment où ils ne fréquenteront plus, ils ne liront plus, n’auront plus le temps de lire des essais, des romans, parce que ça ne les intéresse plus. C’est là le grand combat aujourd’hui. Si l’on inculque des habitudes de lecture, alors le livre scolaire qui est fondamental aujourd’hui, le livre scolaire si utile, sera moins important dans l’avenir car nous aurons une autre catégorie de lecteurs prêts à découvrir d’autres genres de littératures. Malheureusement aujourd’hui, cette catégorie de lecteurs n’existe pas, il y a un travail de base à réaliser, travail que l’éditeur, avec ses modestes moyens ne peut pas faire. C’est un travail de promotion de la culture au Cameroun, or, l’éditeur, qui est un homme d’affaires, un commerçant – même s’il est un commerçant culturel – n’aura jamais la dimension qui lui permettra de travailler dans tout le Cameroun. Nous restons malheureusement prisonniers du livre scolaire, aujourd’hui. Mais nous essayons, aujourd’hui, avec nos moyens, de diversifier, c’est pour cela que le statut d’association nous convient mieux : lors du dernier trimestre de décembre, nous nous sommes rendus dans plusieurs établissements scolaires, nous sommes allés rencontrer des jeunes dans la capitale et vraiment, l’écho était très favorable ; c’est un travail qui ne rapporte pas financièrement mais qui nous apportera peut-être quelque chose demain car ce sont des lecteurs que nous sommes en train de former. Malheureusement, beaucoup d’intervenants de la filière sont des commerçants, des gens accrochés au gain. Or, nous sommes persuadés qu’un éditeur qui veut vivre au Cameroun a forcément une tâche de promotion à développer, sinon il ferme boutique.

J.F. L’autre enjeu c’est la sécurisation même de l’institution littéraire au Cameroun. Je pense qu’à un moment donné il faut se vraiment se poser la question : est-ce que la société camerounaise a besoin du livre ? Il ne faut pas nous tromper : un pays c’est l’État, l’État qui organise une société. Est-ce que l’État camerounais veut donner une place au livre ? Il faut une politique nationale du livre. Il faut un cadre structurant du livre. Quel statut la société camerounaise, l’État camerounais, voudrait attribuer au livre ? À partir de là, les problèmes d’importation des produits vont être déclinés, des droits d’auteur et tout le reste, va se résoudre, de lui même. La sécurisation de l’institution littéraire est essentielle. Jusqu’à aujourd’hui, il est difficile de montrer du doigt un libraire, un éditeur, un bibliothécaire qui soit à l’aise d’exercer son métier au Cameroun. Nous trouvons des libraires, mais ces derniers sont obligés de faire de la papeterie à côté, un peu de quincaillerie, on trouvera un éditeur souvent obligé de faire des travaux d’imprimerie, de la sous-traitance… alors que son génie, il l’a appris à l’école, il a réalisé des stages à l’étranger. Le travail du livre est assez prenant, assez grand, pour qu’il lui consacre son temps, mais il est obligé de diviser son savoir-faire pour aller faire d’autres choses qui vont lui permettre de survivre. Je ne pose pas cette question pour rien : jusqu’à aujourd’hui, le ministère de la culture n’a aucune ligne de financement attribuée à l’édition. Il y a une ligne de financement que l’on appelle « compte d’affectation » et qui intervient soi-disant pour soutenir le livre, mais le mécanisme permettant le financement qui a été mis sur pieds est totalement nocif à la vie et à la survie du livre au Cameroun, je m’explique : l’auteur monte un projet de publication, le ministère demande une lettre d’acceptation d’un éditeur, et quand l’éditeur envoie la lettre, on lui demande également une facture pro-format de l’édition de l’ouvrage ; une fois que l’éditeur donne la facture, et la lettre d’affectation, et après avoir parfois travaillé un an durant sur le livre, sa responsabilité finit là. L’auteur va se rendre au ministère, qui va lui donner l’argent destiné à la publication, et il va ignorer l’éditeur et aller directement chez un imprimeur fabriquer une dizaine d’exemplaires qu’il déposera au ministère de la culture pour montrer que l’édition est réalisée. Le ministère de la culture devient alors une forme de « concurrent », ou si l’on veut, il érige l’auteur en concurrent de l’éditeur. On a souvent entendu de la part d’auteurs s’en revenant ministère et nous disant « ok, voilà le budget que l’on va faire : je vais vous donner 100 000 francs », et quand vous discutez cela, ils nous disent alors « ok si vous ne voulez pas, moi je vais ailleurs ». Ça c’est un problème très important. Et je ne suis pas en train de cracher sur le ministère de la culture, mais c’est un mécanisme, une intervention qui aurait dû être vraiment salutaire, si l’on avait pensé à ce que cela aide à la structuration de la scène de l’institution littéraire ; mais au contraire cela intervient plus comme une sorte d’entorse nuisible à l’avancée de l’édition.
Enfin, je ne terminerai pas sans parler d’un enjeu important : les droits d’auteur. En ce moment, les droits d’auteur devraient constituer ce à travers quoi les auteurs vivent pour pouvoir nous produire de bons manuscrits. Ce n’est pas le cas. C’est même le contraire… La manière dont la distribution des droits d’auteurs se fait dans la société de gestion collective des droits de littérature (ndlr : la SOCILADRA), cette manière est encore une autre concurrence vis-à-vis des résistances du livre au Cameroun. Il y a beaucoup d’auteurs qui publient régulièrement et qui reçoivent la même somme que quelqu’un qui a déposé un seul manuscrit. Certains même n’ont pas de manuscrits et arrivent à percevoir de l’argent. Autre problème, les dirigeants de la société de gestion collective des droits d’auteur se sont un jour réveillés de leur sommeil dogmatique et ils ont eu cette intuition formidable et qui consiste à demander que l’on estampille les livres avant qu’ils ne soient vendus. Avec tout ce que nous vous avons décrit comme charges au niveau de la douane, chez l’imprimeur, avec tout ce que nous vous avons décrit comme problèmes pour pouvoir trouver de l’argent pour imprimer, après tout ce que nous vous avons décrit comme problèmes, même chez les auteurs, pour survivre et pouvoir produire du livre, il faut qu’après ce parcours du combattant, vous payiez entre 200 FCFA et 500 FCFA de timbres pour estampiller et pouvoir vendre chaque livre. Sur le principe, c’est non seulement anormal et condamnable, mais sur le fond même c’est contre nature. Pour justifier leur initiative, ils affirment vouloir authentifier les livres… or, il n’y a pas meilleure authentification internationale que le dépôt légal et le code-barres. Nous pensons plutôt que c’est une opportunité pour eux de créer un nouveau marché, sur le dos des éditeurs et des auteurs.

[Lire la deuxième partie de l’entretien]

 

2 Commentaires

  1. abanda jacques dit : Répondre

    Bonjour,
    Je partage certains points de vue, mais en même temps je trouve qu’ils sont parfois naïfs: au fond, quel état d’Afrique francophone a jamais favorisé l’éclosion de la parole?
    Néanmoins je leur souhaite bon succès. Je tiens tout de même à dire que ce sont des gars bons, on parle d’eux de plus en plus ici à Yaoundé.
    On est ensemble
    Ab

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