Une lecture un peu plus universelle


Raphaël Thierry


Dans cette période de rentrée littéraire, j’ai publié deux articles consacrés à la diffusion (1) et à la visibilité (2) de l’édition africaine. Et j’avoue avoir hésité avant de publier ce troisième « papier » sur EditAfrica. L’objectif était de centrer le propos sur un espace du livre qui m’est cher : le Cameroun. Devais-je alors parler de la diffusion de l’édition camerounaise ? De sa visibilité ? De la rentrée littéraire au Cameroun ? De l’évolution du marché du livre camerounais depuis Cameroun, la culture sacrifiée (2004) ? J’ai finalement choisi de revenir à mon point de départ, c’est-à-dire à ma rencontre avec l’édition camerounaise en 2006, et d’expliquer pourquoi je m’y suis tant intéressé depuis. C’est en raison de cette rencontre que, sept années plus tard (le 13 novembre 2013), j’ai soutenu à Metz une thèse de doctorat dont une des idées essentielles est que l’édition camerounaise est en relation constante avec le monde du livre. Et le « monde du livre », c’est précisément le monde entier.

Point de départ

Mai 2006, je me rends à Marseille dans les locaux de l’association Africum Vitae. L’éditeur camerounais Joseph Fumtim y donne une conférence sur le thème de « La situation du livre en Afrique » (3). Un peu par hasard, un peu grâce à des conseils avisés, j’ai ce jour-là la chance de faire la connaissance du fondateur des éditions Interlignes de Yaoundé. C’est à cette occasion que je découvre l’univers du livre camerounais.

Joseph développe alors depuis 2000 le catalogue des éditions Interlignes. Il a aussi publié à Douala des recueils de poésie aux éditions des Cahiers de l’estuaire de Fernando d’Almeida et s’est consacré au journalisme culturel au sein de la rédaction du mensuel Patrimoine.

En 2006, il vient d’éditer un texte de Patrice Nganang intitulé Le principe dissident (4). Lors de son exposé je m’en souviens, Joseph a rappelé à la petite assistance que Nganang avait remporté le Grand Prix Littéraire d’Afrique Noire (2003). Quelle découverte et quel embarras pour un étudiant en métiers du livre ! Non seulement je ne connaissais strictement rien de l’édition au Cameroun – et encore bien peu de l’édition en Afrique – mais plus encore, je me rendais compte que j’avais toujours considéré que les littératures africaines étaient un produit des éditeurs du Nord… Il faut aussi dire qu’un de mes livres « de chevet » de l’époque était l’opus d’Elsa Schifano L’édition africaine en France : portraits. Une vision intéressante mais somme toute bien partielle [et partiale ?] du marché du livre africain. Je n’avais pas encore mis le nez dans le vaste Éditer dans l’espace francophone de Luc Pinhas, et ce n’est qu’après être revenu de Marseille que je commandai Où va le livre en Afrique ? et Cameroun, la culture sacrifiée (Africultures n°57 et 60) à la Librairie Goulard d’Aix en Provence.

Au Cameroun

Le temps a passé depuis. J’ai eu l’occasion de me rendre au Cameroun et d’y découvrir l’édition, la librairie, la documentation et tout un échantillon du monde du livre local. Joseph Fumtim a pour sa part rejoint deux autres maisons d’édition par la suite : les éditions Proximité de François Nkémé et Les Éditions de la Ronde de Jean-Claude Awono. En 2007, les trois structures ont fusionné pour créer les éditions Ifrikiya (5).

Le catalogue d’Ifrikiya, aujourd’hui riche de plus de soixante-dix titres, rassemble des écrivains comme Djaïli Amadou Amal, Kangni Alem, Achille Mbembe, Mongo Beti, Emmanuel Dongala… En 2006, lors de sa présentation, Joseph Fumtim a bousculé mes habitudes et remis en question mes a priori de lecteur étranger. Il a fallu qu’il présente à l’assistance un essai d’un écrivain bien connu en France pour que je me dise que j’étais loin du compte lorsque je lisais des œuvres africaines éditées dans l’Hexagone. Il a fallu qu’il souligne le combat que représentaient l’édition et la diffusion d’un livre au Cameroun pour que j’accepte de penser que l’idée d’une littérature universelle ne va pas forcément de pair avec une égalité de reconnaissance des corpus.

Une culture sacrifiée ?

On ne se souvient plus aujourd’hui que Wole Soyinka, premier Prix Nobel africain de littérature en 1986, a publié au Cameroun – aux éditions Clé – une de ses traductions en français (6). On a de même oublié que le Grand Prix Littéraire d’Afrique Noire a été remporté par ces mêmes éditions Clé à cinq reprises, entre 1963 et 1975. Qui se souvient que la revue littéraire Abbia, publiée à partir de 1963 sous la gouverne de Bernard Fonlon, était diffusée dans le monde entier jusqu’en 1982, date de son dernier numéro ? De même, plus personne n’évoque le Centre Régional d’Edition et de Promotion du Livre Africain (CRÉPLA), inauguré à Yaoundé en 1975 avec le soutien de l’Unesco, et qui favorisa les premières coéditions interafricaines jusqu’en 1982.

 

Les éditions Clé, ainsi que les éditions Buma Kor (de Limbe) participeront activement à ce programme éditorial. Ce même CRÉPLA, grâce à la persévérance de William Moutchia, son directeur, participait au Prix Noma pour l’Edition en Afrique en 1979 à la Foire du livre d’Ife. Cette année-là, Mariama Bâ remportait le prix pour Une si longue lettre. Une écrivaine sénégalaise éditée par un éditeur ivoiro-sénégalais (les Nouvelles Editions Africaines) venait de remporter ce prix subventionné par une fondation japonaise, au Nigéria ! Le Noma Award lui fut remis en 1980, lors d’une cérémonie tenue à la Foire du livre de Francfort, en présence de représentants du CRÉPLA qui était alors devenu une institution internationale : il s’agissait (et il s’agit toujours) du plus grand rendez-vous de l’édition au monde. La foire avait pour thème « la vulgarisation de la littérature africaine dans le monde ». C’était il y a plus de trente ans. Par la suite, il y a eu une crise économique et des réorientations politiques peu favorables à l’édition camerounaise. Le soutien institutionnel a laissé la place à une flopée d’organismes de don de livre et la coopération culturelle étrangère a pris l’ascendant sur l’éventualité d’une politique camerounaise du livre. Lorsqu’Africultures publiait son numéro Cameroun, la culture sacrifiée en 2004, c’était l’occasion pour Gérald Arnaud et Olivier Barlet d’écrire à ce propos : « qu’elle est belle, cette « Belle au bois dormant ! »… Si les politiques du livre sont encore en souffrance au Cameroun et si la diffusion (nationale et internationale) reste encore un problème majeur de l’édition locale, les corpus n’ont pourtant cessé de s’y développer. Certes sans le CRÉPLA. Certes sans la Foire du livre de Francfort. Certes sans l’Unesco. Certes sans l’Etat camerounais.

Lecteurs de n’importe-où

Mais c’est peut être tant mieux ainsi. Car l’édition camerounaise est aujourd’hui un secteur majoritairement privé qui, à l’image des éditions Ifrikiya, cherche des solutions économiques, tout d’abord sur place, puis à l’étranger. Elle a connu des hauts et des bas, mais n’a jamais été en sommeil.

Devrait-on alors s’en tenir à un constat d’échec concernant le secteur éditorial camerounais ? Je ne crois pas, et je ne me sentirai de toute manière ni les épaules, ni la légitimité de déclarer « il aurait mieux valu faire cela », « il n’y avait qu’à organiser cela comme ça »…

Lorsque j’ai soutenu ma thèse de Doctorat, le 13 novembre 2013, et durant les trois heures qu’a duré cette defense, j’ai fait de mon mieux pour présenter au jury une question que sept années de recherche consacrées à l’édition camerounaise n’ont fait que rendre plus évidente : le principal problème de l’édition camerounaise, ce n’est pas sa prétendue “faiblesse”, c’est plutôt le fait qu’elle soit mal connue.

Permettez-moi de revenir au point de départ de ce papier. J’évoquais les éditions Interlignes et le beau projet d’Ifrikiya que portent aujourd’hui Joseph Fumtim, François Nkémé et Jean-Claude Awono. C’est aussi une manière pour moi de souligner le fait que l’édition camerounaise a toutes les raisons d’être mieux connue, qu’elle a toute une histoire derrière elle et des fondations. Qu’elle n’est pas à inventer. Qu’elle a de l’avenir !

Des éditions Langaa aux éditions Clé, en passant par les éditions Lupeppo, Tropiques, PUA, les Presses Universitaires de Yaoundé, etc., le livre camerounais atteste d’une très riche palette d’éditeurs. Et petit à petit, des catalogues apparaissent sur le net. Il y a moins d’un mois, Walaande, le premier roman de Djaïli Amadou Amal publié chez Ifrikiya, a été traduit vers l’arabe par un éditeur tunisien et deux éditeurs libanais.

Lorsque le livre camerounais devient accessible et qu’il est traduit vers d’autres langues, c’est sans doute plutôt à nous, lecteurs de n’importe où, de rattraper notre retard, et de prendre connaissance de ces ouvrages qu’on laisse à côté de nos bibliothèques depuis trop longtemps.

Et finalement, ce n’est peut-être pas d’une littérature-monde ou d’une cité internationale de la littérature (6) dont nous avons aujourd’hui besoin, mais plutôt d’une lecture un peu plus universelle.

 

 

 

 

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1. http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=11756
2. http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=11812
3. http://www.africultures.com/php/index.php?nav=evenement&no=7685
4. http://www.africultures.com/php/?nav=livre&no=1145
5. http://www.editafrica.com/entretien-avec-francois-nkeme-directeur-des-editions-ifrikiya-et-joseph-fumtim-directeur-de-la-collection-interlignes-yaounde-12-fevrier-2008/
6. « Pour une Cité internationale de la littérature. Un manifeste lancé par 33 écrivains » : http://www.lemonde.fr/livres/article/2013/09/19/pour-une-cite-internationale-de-la-litterature_3480640_3260.html

 

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Le catalogue des éditions Ifrikiya
Le catalogue des éditions Clé

 

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