L’après-guerre et l’universalisme littéraire comme enjeu politique (carnet de route #3)


Illustration : « Forgotten » (2010). (Crédits : joolliah, certains droits réservés)


Par Raphaël Thierry

 

In the aftermath of World War II, the cultural crisis that prompted Gen. Charles de Gaulle to promote Francophonie (probably aimed more at European countries than at the African territories) tied in with the efforts at self-definition undertaken by the proponents of Negritude […]. In the Hegelian tradition of artistic theory then prevailing, Western art was felt to be in decline, as if it were becoming moribund at the end of its life cycle. In that perspective, Africa stood to offer renewed vitality to European art, and France and Belgium would be beneficiaries in a true relation of exchange with their former colonies.[1]

 

Dans cette seconde partie de mon article consacré aux enjeux géopolitiques du marché du livre africain francophone, Je reviens sur le contexte littéraire des années 1950. On observe en effet à cette époque un essor sans précédent de la production littéraire africaine dans l’édition française, à travers des éditeurs aux positionnements divers et variés, tels que Présence Africaine, Le Seuil, Gallimard, et tant d’autres.

Ces ouvrages prennent alors place dans un contexte de décolonisation, avec les tensions qui y sont associées. Des auteurs tels que les camerounais Benjamin Matip ou Mongo Beti/Eza Boto vont ainsi trouver à Paris une immense caisse de résonance pour leurs œuvres, à travers lesquelles apparait de plus en plus précisément une dénonciation du colonialisme alors à son crépuscule. L’engagement de nombre de ces écrivains et éditeurs n’est alors pas un vain mot, rappelons notamment que la librairie Maspéro et Présence Africaine –toutes deux favorables à l’indépendance de l’Algérie– sont plastiquées en 1961 lors des « nuits bleues » menées par l’OAS et autres partisans de l’Algérie française. Je renvoie à ce sujet au riche article de Julien Hage « Les littératures francophones d’Afrique noire à la conquête de l’édition française (1914-1974) ».

Concernant le contexte littéraire français et ses enjeux à cette période, je recommande également les travaux de mes collègues Claire Ducournau, Ruth Bush et Sarah Burnautzki, qui explorent chacune à leur façon cette période clef de l’essor des littératures africaines publiées en France. Ce que je souligne en fait dans cette partie de ma réflexion, c’est qu’au delà des questions littéraires, la production africaine est alors au cœur d’un maelström de relations, oppositions, concurrences et affrontements politiques, voire militaires, et il est impossible de dissocier cet essor du contexte de la Guerre Froide et de la Conférence de Bandung.

Pour l’histoire personnelle et familiale, j’ai découvert que la coopérative ouvrière Aegitna de Cannes, située à quelques centaines de mètres de la boulangerie-pâtisserie de mes arrières grands parents et proche de la Coopérative de l’Enseignement Laïc (CEL) de Célestin Freinet (à qui je dois beaucoup et dont une citation ouvre mon propre ouvrage), avait publié en 1961 l’ouvrage pionnier du philosophe camerounais Basile-Juléat Fouda Littérature camerounaise. Cet ouvrage sera ensuite réédité en 1971 au Liechtenstein, chez Kraus Reprint, par ailleurs rééditeur de Sankie Maimo, premier écrivain camerounais anglophone à avoir été publié en Afrique. La traduction dans le monde germanique des œuvres de Maimo et de Fouda est ici le reflet d’un rayonnement croissant des littératures africaines dans les années 1950-1960, à travers notamment le travail d’intellectuels comme Ulli Beier et Janheinz Jahn, diffuseurs et promoteurs sans pareils des œuvres de la Négritude en Europe et en Afrique.

Cette « autre histoire » que j’essaie de mettre à jour dans mon article, concerne justement la double lecture que l’on peut faire de cette traduction et diffusion des textes africains de l’époque, enjeux aujourd’hui partiellement oubliés de mouvements géopolitiques au sein desquels le Comité soviétique de solidarité avec les pays d’Asie et d’Afrique (SKSSAA) ou la Fairfield Foundation (branche culturelle de la CIA) constitueront des acteurs centraux. Sans ces derniers, les littératures africaines n’auraient sans doute pas été diffusées, ni éditées de la même manière. De la sorte, l’essor des littératures africaines se fait indissociable de l’instauration d’un soft-power Est/Ouest au tournant des indépendances africaines, et des villes telles qu’Ibadan au Nigeria ou Tashkent en Ouzbékistan représentent des centres névralgiques et politiquement stratégiques de l’expansion littéraire africaine de cette période.

Cette analyse me permet alors d’étudier l’apparition de ce que j’appelle une « Françafrique du livre » à cette même période, au sein de laquelle des opérateurs français désormais tout à fait oubliés de la mémoire du livre ont pourtant joué un rôle central et déterminant des relations éditoriales à venir entre la France et l’Afrique francophone.


[« Lire la troisième partie de ce carnet de route : « Les Indépendances et l’avènement d’une Françafrique du livre« ]

[Lire la première partie de ce carnet de route]


Notes :

[1] Servanne Woodward, « French Language Fiction », dans A History of Twentieth-Century African Literatures, édité par Oyekan Owomoyela. Lincoln : University of Nebraska Press, p. 177.

 

2 Commentaires

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