En direct #8 : Le chercheur est-il un éléphant dans un magasin de porcelaine ?

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Illustration : Benjamin Patersen (1748–1815) : « The Outskirts of St Petersburg near the Porcelain Factory » (Wikimedia commons)


Par Raphaël Thierry


Vous l’aurez remarqué, j’intitule une bonne partie de mes billets et articles avec une question. Cette question, c’est celle que je me pose mais c’est aussi celle que je vous pose, à vous qui prenez le temps de me lire, sans forcément réagir (ne voyez aucune critique à ce sujet mais juste un constat).

Parce que je crois en mon travail, et parce que j’en connais l’objectif, il me semble alors important de préciser ce dernier clairement et une bonne fois afin d’éviter les malentendus à l’avenir. Voici une petite recette. Prenez trois mots : Édition. En. Afrique.

Commencez ensuite à dérouler chacun de ces mots dans leur interconnexion, dans la marge de subjectivité et d’interprétation qui suggère autant de parti-pris et de choix personnels. Vous avancez alors dans votre recherche. Celle-ci touche peu à peu et au fil des années au travail d’un grand nombre d’opérateurs : sphères professionnelles, académiques, institutionnelles, philanthropiques, etc.

Vos positions initiales évoluent, se courbent, s’affirment au fil des échanges et des lectures. Surtout, et parce que vous êtes un des seuls dans ce domaine à travailler uniquement sur ces trois mots : « Édition », « En », « Afrique », et parce que vous avez développé un espace (ce site internet) pour en parler à chaque fois que vous le souhaitez, votre travail se trouve toujours visible. Pas immensément visible, non, mais suffisamment toutefois pour qu’un certain nombre d’opérateurs du « champ » y attachent de l’intérêt.

Ainsi, au fil du temps, votre travail de chercheur touche de plus en plus aux sphères économiques au sein desquelles les opérateurs n’ont pas forcément pour habitude de poser les questions si haut, pour des raisons stratégiques bien compréhensibles, et ces derniers ne sont pas systématiquement exposés à la critique de manière publique et directe. Je ne parle pas ici de la critique qui veut briser et affirmer son propre pouvoir sur le réel, mais de celle qui veut interroger le monde, se nourrir des questions qu’elle pose, et grandir à partir des remises en question qu’elle reçoit, ici et là.

Mais voilà aussi que cette critique touche un écosystème qui est fragile, car il repose sur des positions sensibles, développées par des années d’évolution prudente, pas à pas, stratégiquement. Vous débarquez ainsi « like a bull in a Chinese shop » avec vos grandes questions adressées à des opérateurs qui interrogent rarement de manière publique leurs politiques et principes de gouvernance. Il est alors légitime que ces derniers se sentent parfois blessés et quelque peu méfiants vis à vis d’une démarche « hors cadre », qui interroge aussi bien le milieu qu’elle étudie que sa propre évolution. Je comprends parfaitement ! Permettez-moi alors, je vous prie, de préciser ma position et mes objectifs pour éclaircir un certain nombre de malentendus.

Parlons déjà un peu de ma démarche, s’il vous plait.

Il y a plus de dix années, j’ai commencé à travailler sur cette thématique naïve, générale, utopique car trop immense et si peu balisée : l’édition en Afrique. J’ai peu à peu été confronté aux limites évidentes d’un tel sujet : il est trop énorme pour être abordé de manière générale, et il est trop peu théorisé pour s’inscrire dans un courant de recherche où je puisse me positionner à tel où tel niveau.

Le temps passe, et de ma démarche de recherche basée sur une expérience « de terrain » au Cameroun, je rentre en Europe pour organiser, théoriser, publier ce travail de compilation. Mais la distance rend tout de suite le positionnement bancal : comment travailler sur un thème auquel vous n’êtes pas exposé quotidiennement ? La littérature est partielle, l’information est en pointillés, et le temps passe, effectivement.

J’incurve alors peu à peu ma recherche, et d’une analyse d’un point éditorial en Afrique (le Cameroun et sa connexion avec le monde du livre), je fais alors évoluer mon point de vue pour me concentrer sur ce que je suis à même de faire de manière crédible et concrète, parce que je réside au Nord. Je commence donc à étudier la présence de l’édition africaine au Nord, et essaye de mieux comprendre ses dynamiques, ses relations politiques, économiques, institutionnelles, associatives, et plus largement son histoire. Je débarque ainsi en 2015 (date qui correspond à la fin de mes « voyages » en Afrique et à mon tout premier emploi de chercheur à Mannheim) dans un milieu qui devient alors mon principal objet de recherche.

Mais ce milieu, principalement francophone dans mon cas, n’a pas l’habitude de travailler avec des universitaires pour une raison assez simple : les universitaires francophones gravitent depuis presque toujours dans leur propres sphères et, au fond, ne s’intéressent que d’assez loin à ce milieu du livre africain en Europe. Je ne suis donc pas journaliste, pas affilié à un organisme professionnel ayant une feuille de route définie et délimitant mon travail. Surtout, mon positionnement assez libre (ou assez flou selon comment l’on se situe), les critiques que je formule publiquement, laissent planer la question du pourquoi.

Pourquoi, donc ?

Parce que j’essaye de comprendre, avec les informations dont je dispose. Et lorsque les informations sont partielles, éparses et difficiles à obtenir, il faut alors susciter une réaction pour obtenir des réponses à ses questions, quitte à être parfois provocant, je le reconnais volontiers.

J’ai conscience de la fragilité de l’écosystème que j’étudie. Je pèse également le poids de mes mots : les mots peuvent parfois détruire s’ils sont lancés sans mesure vers un opérateur ou un projet qui doit déjà défendre son existence et sa position au quotidien, dans un milieu où l’économie est fragile et la parole aride.

À un autre niveau, je pointe du doigt un certain nombre d’éléments problématiques des relations éditoriales au Nord. Mais je ne parle pas autant des mêmes choses au Sud. Il y a bien entendu de nombreuses zones d’ombre dans le milieu du livre africain francophone, au Sud : il s’agit d’un marché où la logique économique prévaut souvent, et où les postures symboliques et les stratégies politiques sont autant de leviers qui favorisent le développement structurel, au détriment de l’équilibre du secteur et du dialogue interprofessionnel. Mais voilà, je ne suis pas sur place, alors il m’est difficile de parler de ce secteur de loin, trop loin pour être pertinent et juste. Je me concentre alors sur le milieu auquel j’ai accès, à partir des moyens, réseaux et outils dont je dispose, au Nord.

Permettez-moi alors de défendre l’intérêt de mon travail : j’ai commencé à m’y consacrer en 2007. Il s’agissait alors de la toute fin d’un cycle, une période de transition économique où un certain nombre d’opérateurs jusqu’alors centraux du marché du livre africain francophone ont modifié leurs positionnements intellectuels, économique, à la suite d’un certain nombre d’évènements qui ont eu lieu, notamment autour de l’Unesco et de la Francophonie.

Mais quels sont les évènements en question ? Quelles traces des débats, polémiques, échecs et décisions de l’époque reste-t-il ? La plupart des éléments qui ont eu une importance décisive sur les changements survenus dans l’édition africaine francophone au milieu des années 2000 ont aujourd’hui disparu, puisque les rares médias qui s’y intéressaient ont peu à peu cessé de développer des discours à leur sujet. Nommons-les : la revue Africultures et la revue Cultures Sud. À ces dernières, j’ajouterai le mensuel camerounais Patrimoine.

Où sont les archives ?

J’ai donc commencé à travailler après tout cela en 2007, en construisant ma réflexion à partir des miettes éparses laissées ici et là, dans tel ou tel article, tel communiqué de presse, telle note de bas de page, et surtout les témoignages que j’ai pu réunir au fil des années. J’ai depuis interrogé plus d’une centaine de professionnels, qui m’ont chacun aidé à mieux comprendre ce qui a pu se passer. Mais l’histoire écrite n’est plus là, chose paradoxale lorsque l’on parle d’édition.

De l’autre côté, l’histoire des littératures publiées au Nord est extrêmement visible, consignée et toujours davantage commentée et étudiée. Surtout, un canon a été érigé depuis les années 1960, de la regrettée Lilyan Kesteloot à l’illustre Albert Gérard, dont les travaux ont toutefois dans leur inépuisable richesse largement laissé de côté la dimension « édition en Afrique ». Si personne ne se charge alors de ce travail de construction d’une histoire de l’édition en Afrique, j’ai peur qu’un jour cette histoire devienne si lacunaire que l’on ne puisse plus construire le moindre discours cohérent à ce sujet. La flopée de travaux consacrés aux littératures publiées au Nord deviendra alors –encore plus– la norme et le centre.

J’essaie ainsi à ma manière et avec mes moyens limités de décentraliser le discours, et d’affirmer que la littérature africaine est aussi (éditorialement) africaine. Mais je me sens un peu seul dans ce travail je l’admets volontiers, car mon énergie n’est pas inépuisable et que je ne peux représenter un champ à moi tout seul. J’essaie de me connecter à d’autres universitaires dont les intérêts sont proches des miens au Cameroun à Buea, au Sénégal à Dakar, au Royaume-Uni à Bristol et Londres, en France à Paris, en Allemagne à Mannheim, Berlin et Constance, en Italie à Bologne, au Canada à Sherbrooke. Mais faute de programme central et faute de financements, il est difficile de développer une communauté de recherche. Surtout, il n’existe aucune tradition de recherche à partir de ces thématiques dans l’espace francophone et chacun fait comme il peut, avec sa propre méthode et ses propres réseaux.

Mais je voudrais ici écrire noir sur blanc mon objectif : je voudrais participer à la construction d’une histoire du livre en Afrique. Je n’apporte que quelques pierres. Si nous arrivons à tous nous réunir : professionnels, institutionnels, associatifs, journalistes, philanthropes et universitaires pour parler ensemble, alors nous pourrons je pense arriver à écrire quelque chose qui deviendrait petit à petit une archive témoignant d’une histoire, qui risque tôt ou tard de disparaitre si personne ne se charge de la consigner.

Ne prenez donc pas mal mes publications et mes critiques. J’essaye simplement de comprendre ce qui s’est passé et ce qui se passe aujourd’hui, pour mieux écrire ma partie de l’histoire, que d’autres pourront s’approprier à leur manière pour écrire leurs propres récits. C’est comme ça que j’espère sauvegarder le passé de l’oubli, à mon modeste niveau.


 

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