La BD, un genre entre deux marges en Afrique

Par Raphaël Thierry

La bande dessinée semble donc exister dans un entre-deux épistémologique, ou pour dire les choses plus clairement, elle est perçue et considérée à travers deux prismes qui ne facilitent pas sa reconnaissance en tant que genre éditorial « propre ». Pour m’expliquer, il me semble que la BD, en étant en partie l’héritière et le pendant du dessin de presse et de la caricature, a endossé une responsabilité politique et se trouve souvent confrontée à l’inévitable coercition que l’engagement et la situation dramatique du caricaturiste et bédéiste Ramón Esono Ebalé en Guinée Équatoriale devraient nous rappeler.

La BD n’est pas nécessairement politisée en Afrique, mais elle propose souvent un message politique, à l’image de la Olvis Dabley Agency en Côte d’Ivoire. D’autre part, les illustrateurs doivent très souvent multiplier les activités pour gagner leur vie, la presse étant un pilier de leur activité. Ce faisant aussi, la BD s’adresse à un lectorat en mesure de construire une opinion ; l’image et un support souvent peu onéreux (fascicules et autres fanzines), lui confèrent sans doute aussi une portée pour faire passer efficacement des messages que les textes n’ont pas, sinon à beaucoup plus long terme. Il me semble d’ailleurs significatif que l’évangélisation ait souvent eu recours à la bande dessinée pour faire passer son discours d’édification en Afrique…

Voici donc une dimension qui me parait jouer un rôle dans une forme de « marginalité » de la bande dessinée en Afrique.

L’autre dimension est liée, justement, à l’arrière plan culturel du lecteur adulte « en général ». La bande dessinée serait un genre « pour les enfants » uniquement. Cela est bien entendu très restrictif, mais nombreuses sont les personnes, en Afrique et en Europe, à toujours considérer que la BD n’a plus de légitimité passé un certain âge. Prenons alors en compte la récente histoire du genre en tant que marché publié localement dans un certain nombre de pays d’Afrique francophone, un genre qui est encore largement supplanté par l’édition pour les enfants et qui ne porte pas forcément la même charge éducative que le livre illustré (encore que, les contres exemples sont nombreux…) ; on comprendra alors que la BD se retrouve dans « l’entre-deux de l’entre-deux âges » : entre le livre illustré pour les enfants et entre la littérature adulte, les deux ayant obtenu leur légitimité économique depuis plusieurs décennies en Afrique francophone.

Voici donc une équation que doivent résoudre les bédéistes africains pour obtenir un meilleur droit de cité. La multiplication des collectifs (MadaBD, ABCD au Togo, A3 au Cameroun…) et plateformes de diffusion de la BD (Africacomics, Africabulles, AfriBD…), associées à la diffusion numérique comme Ago Media ou le fameux Comic Republic Global Network au Nigeria), sont aujourd’hui là pour faciliter ce désenclavement et une meilleure reconnaissance du genre.

Et si la BD était un genre qui, justement, n’avait pas besoin d’être « postcolonial » pour être libre comme l’air, ou plutôt libre comme les bulles ?


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