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Tombouctou : à l’heure des choix

1 juillet 2012 Pas de commentaires

Tombouctou : 1er juillet 2012/11 Sha`baan 1433 : Lamentablement, l’opération de destruction du groupe d’occupation militaire Ansar Eddine, mené par Iyad ag Ghali, est en train de porter ses fruits. Les évènements, relativement figés depuis la prise de la ville par différents groupes militarisés (le 1er avril 2012), se sont désormais emballés, et l’occupant a gagné une audience planétaire. Une audience dont l’enjeu pourrait aussi bien être celui du savoir.

Quel est le point commun entre le bassin minier du Nord-Pas de Calais, la ville de Grand Bassam en Côte d’Ivoire, l’église de la Nativité et la route de pèlerinage de Bethléem et Tombouctou ?

Cette semaine, à Saint-Pétersbourg, les deux premiers sites ont été inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco (29 et 30 juin 2012), alors que les seconds ont été inscrits sur la liste du patrimoine mondial en péril (Tombouctou le 28 juin 2012 et la Nativité le 29 juin 2012), par le Comité du patrimoine mondial.

Reconnaissance historique pour le Nord-Pas de Calais, impératif de la sauvegarde d’un patrimoine en progressive érosion pour Grand Bassam (faute de moyens pour sa restauration) et la Nativité (en raison des dégradations liées à des fuites d’eau, inscription qui a d’ailleurs suscité les protestations d’Israël)… et urgence de la protection pour Tombouctou (à l’instar du patrimoine du nord-Mali), occupée par des groupes armés depuis plus de trois mois. Autant de motifs qui justifient l’action très symbolique de l’organisation internationale.

Jeudi (28 juin 2012), l’Unesco communiquait l’inscription de Tombouctou et du tombeau des Askia (ville de Gao) sur la liste du patrimoine en danger. Une inscription qui faisait alors suite à de nombreux appels et réactions (voir notre bibliographie en fin d’article)…

Cependant, mercredi (27 juin 2012), des combats avaient lieu dans la cité, mettant aux prises les groupes armés islamistes (au nom desquels le mouvement Ansar Eddine, mené par Iyad ag Ghali) au Mouvement National pour la Libération de l’Azawad (MNLA), tenu par la rébellion touareg et mené par Mohamed Ag Najim. Des forces qui cohabitaient et administraient militairement la ville depuis le mois d’avril. À l’issue de ce conflit, le MNLA a été forcé de battre en retraite et de quitter l’enceinte de la ville, assurant qu’il ne s’agissait que d’un repli stratégique (nous renvoyons à l’article publié sur le portail de TV5 Monde et à l’analyse de Pierre Boilley et Mathieu Guidère).

 

Kalachnikovs en bandoulière et patrimoine en péril

Nouveau maître de la ville, le groupe Ansar Eddine entamait à l’aube de samedi (30 juin 2012) une « campagne » de destruction du patrimoine de Tombouctou, des destruction qui se sont prolongées jusqu’en début d’après midi.

« Ils ont déjà complètement détruit le mausolée de Sidi Mahmoud (Ben Amar) et deux autres (Sidi el Moktar et Alfa Moya). Ils disent qu’ils vont continuer toute la journée et détruire les 13 autres », déclarait en début d’après midi le journaliste malien Yeya Tandina, joint au téléphone par l’agence Reuters.

Abdoulaye Boulahi, résidant à Tombouctou (cité par le quotidien Le Point), apporte également quelques détails : « Une trentaine d’entre eux démolissent tout avec des pioches et des houes. Ils ont leurs Kalachnikovs en bandoulière. C’est un spectacle très choquant pour la population de Tombouctou ».

« Il semble qu’il s’agisse d’une réaction directe à la décision de l’Unesco », indiquait le député Sandy Haidara à l’agence Reuters.

Joint à nouveau par Reuters en fin de journée, Yeya Tandina affirmait que l’attaque menée par les combattants d’Ansar Eddine avait pris fin.

Hélas, dimanche matin, les hommes d’Ansar Eddine se sont attaqués « à coups de houes et burins aux quatre mausolées, dont celui de Cheikh el-Kébir, situés dans l’enceinte du cimetière de Djingareyber (sud) », rapporte Jeune Afrique.

Absurde destruction, quand on se souvient que le même groupe Ansar Eddine promettait, il y a un peu plus d’un mois, de veiller sur le patrimoine de la ville et en particulier les milliers de manuscrits, scientifiques, littéraires ou historiques. Cité par Baba Ahmed dans Jeune Afrique, Abou Moussa, chargé chez Ansar Eddine de la garde des précieux ouvrages déclarait-il : « Nous les protégerons jalousement [...]. Non seulement ils font partie de notre patrimoine commun, mais les préceptes qu’ils défendent ne sont pas opposés à l’Islam ».

 

Communauté internationale et lamentable instrumentalisation

Samedi soir, dans un nouveau communiqué, Irina Bokova, Directrice Générale de l’Unesco déplorait les destructions, et appelait à leur arrêt :

« Les informations selon lesquelles les mausolées de Sidi Mahmoud, Sidi Moctar et Alpha Moya auraient été détruits sont consternantes [...]. Rien ne peut justifier de telles destructions et j’appelle toutes les parties impliquées dans le conflit à mettre un terme à ces actes terribles et irréversibles, à exercer leurs responsabilités et à protéger cet inestimable patrimoine culturel pour les futures générations ».

Plus tôt dans la journée, la présidente du Comité du patrimoine mondial de l’Unesco, Eleonora Mitrofanova  (Fédération de Russie), avait déjà décrit la destruction des trois tombes comme « une nouvelle tragique pour nous et encore plus pour les habitants de Tombouctou, qui ont pris soin de ce monument et l’ont préservé [...] ».

Hamandoun Touré, porte parole du gouvernement malien intervenait en fin de journée, dans un communiqué transmis à l’Agence France Presse (relayé sur le portail Presse Afrique) : « Le gouvernement dénonce cette pratique obscurantiste. Et nous avons déjà décidé de saisir la Cour pénale internationale. Nous voulons dire au monde que nous avons affaire à des terroristes qui sont sans foi ni loi. Et c’est inacceptable [...]. Bamako dénonce aussi une furie destructrice assimilable à des crimes de guerre. C’est une pratique obscurantiste, qui ne ressemble à aucune religion, à aucune culture et qui erre la conscience du monde. Ce qui se passe peut être assimilé à des crimes de guerre ».

Depuis, les nouvelles sont pour le moins diffuses. Unanimement, la presse mondiale (il faut l’avouer, assez peu éloquente depuis la prise de la cité, en avril), a relayé l’information qui a fait les gros titres de la plupart des journaux en ligne.

Dans un communiqué du ministère des affaires étrangères transmis au journal Jeune Afrique, « le Maroc appelle les États islamiques et la communauté internationale à une intervention urgente et conjointe pour protéger le riche patrimoine malien qui constitue une composante du patrimoine islamique et humanitaire ».

Fadima Touré Diallo, ministre de la culture du Mali et présente à la réunion annuelle de l’Unesco à Saint-Pétersbourg appelait, dimanche matin (1er juillet 2012), les Nations Unies « à prendre des mesures pour arrêter ces crimes contre l’héritage culturel » du Mali, rapporte l’Agence France Presse.

Et puis il y a aussi l’utilisation qui est faite de ces tristes évènements. D’un côté, il faut l’admettre, le groupe Ansar Eddine a brillamment réussit son opération de communication : voilà quelques centaines d’hommes armés bénéficiant d’un relai dans la presse internationale.

De l’autre côté, on constate une reprise malsaine et nauséabonde des évènements de Tombouctou ; par les temps qui courent, il est de bon ton de faire des religions l’étendard des frustrations sociales et du racisme galopant. Toute nouvelle tribune médiatique est bonne à prendre pour l’extrémisme, quels qu’en soient son drapeau, sa forme et sa couleur…

 

Tristesse infinie et culture en otage…

La tristesse de la situation est inexprimable, car nous parlons ici d’un patrimoine millénaire balayé du revers de la main par des intérêts politiques… et l’on touche là à l’histoire dans ce quelle a de plus sacré : les destructions ayant lieu à Tombouctou sont une offense à la mémoire des générations qui ont pris soin et sauvegardé les merveilleuses richesses de la cité du désert. Tombouctou si longtemps mystérieuse ! Tombouctou « centre pulsatif de l’intelligence africaine, Tombouctou et ses centaines de milliers de documents de mathématiques, d’astronomie et d’autres sciences qui ont défini de manière inébranlable le savoir africain, et produit des textes influents dont ces Chroniques de Tombouctou, écrites de 1493 à 1599 » écrivait Alain Patrice Nganang dans une tribune publiée sur le portail Slate Afrique. C’est ce patrimoine qui est aujourd’hui pris en otage par un groupe d’hommes armés.

Le 7 mai, dernier, Radio France Internationale interrogeait Baba Akib Haïdara, ancien ministre de l’Éducation nationale et ex-représentant de l’Unesco au Mali au sujet de la situation du nord-Mali. L’intellectuel, qui a consacré toute sa vie à la restauration et à l’étude des manuscrits de Tombouctou ne cachait pas son désarroi : « Je souffre et avec moi, tous souffrent de la même façon… On régresse, on régresse, c’est inacceptable… on s’attaque à des valeurs, à des esprits, à ce qu’il y a de profond dans l’âme de Tombouctou… Il faut dire à l’Unesco de mobiliser l’opinion internationale… Ce n’est pas ça l’islam et ça peut devenir une grande catastrophe si on ne fait rien ».

Enfin, il est profondément injuste de réaliser un amalgame entre l’Islam, religion à laquelle Tombouctou doit la majorité de son patrimoine et de ses manuscrits, produits à une époque où vibrait entre les murs de son université le savoir de tout un continent, et un islam instrumentalisé, derrière lequel se dissimulent des intérêts politiques et les exactions de groupes armés.

 

Et si Tombouctou s’était construit en creux autour d’une gigantesque ignorance ?

Le 16 juin 2012, Salao Alassane, au nom de l’Organisation nigérienne pour la collecte, la sauvegarde et la mise en valeur des manuscrits arabo-islamiques et ajami en République du Niger, nous transmettait un appel, craignant le pire pour « les anciens manuscrits de Tombouctou qui fournissent des informations sur l’histoire pré-coloniale et coloniale et le mode de vie des populations vivant sur les deux boucles du fleuve Niger. Le risque est grand de voir piller et saccager les milliers de manuscrits millénaires de cette cité historique, dont le patrimoine universel témoigne d’une longue civilisation » ajoutait le communiqué.

L’appel rappelait que « les manuscrits anciens conservés à l’ex-CEDRAB (Ahmed Baba Centre for Documentation and Research) et ceux conservés dans des bibliothèques privées comme la bibliothèque commémorative Mamma Haidara contiennent des collections de manuscrits remontant au 14ème siècle et des efforts sont en train d’être fournis par des spécialistes, avec l’appui des partenaires, en vue de les cataloguer, de les traduire, d’en faire des éditions critiques et de verser le produit dans le domaine du savoir ».

« Si ce prestigieux trésor classé parmi le patrimoine culturel mondial disparaît, c’est la mémoire collective mondiale qui serait détruite », concluait le communiqué.

Enfin, il y a trois jours de cela, Jean-Michel Djian publiait un riche article dans les colonnes du quotidien Le Monde avec pour titre « Tombouctou, épicentre du nouvel obscurantisme islamiste africain ». Le journaliste et spécialiste de la question y écrit : « Tout ici à Tombouctou permet de penser que, non seulement l’histoire de l’Afrique n’est pas qu’orale, mais écrite ; mais aussi que, sur bien des sujets (en particulier politiques), le rôle et l’influence des intellectuels négro-musulmans ont été, entre les XIVème et XVIIème siècles, propices à la liberté de penser et d’apprendre. Mais là n’est pas l’objet. Ce qui est constaté, c’est l’indifférence générale de l’opinion devant un crime de lèse-civilisation ».

« Et si le mythe de Tombouctou s’était construit en creux autour d’une gigantesque ignorance ? » s’interrogeait Jean-Michel Djian.

C’est de cette ignorance dont nous devons désormais, résolument, nous garder. « Tombouctou a toujours été un phare », affirmait en mai dernier Abdou Sidibé, député de la région de Gao. Nous avons la responsabilité de nous sentir tous concernés par les évènements du nord-Mali,  pour ne pas renvoyer Tombouctou à son statut de mythe, désormais que nous sommes tous au courant de ce qui s’y passe. C’est aussi une manière d’inscrire, concrètement, la ville dans la conscience mondiale, comme patrimoine universel. Un lieu phare, donc, et qui nous indique une direction : celle du savoir, de la culture et de l’humanité.

Raphaël THIERRY

 

Bibliographie partielle :

Le 3 avril 2012, Hamady Bocoum (Directeur du Patrimoine culturel au Sénégal et de l’Institut Fondamental d’Afrique Noire), avait le premier exprimé ses craintes pour la préservation des ressources culturelles du Nord-Mali (en lien).

Le 4 avril 2012, l’écrivain Alain-Patrice Nganang publiait une tribune : « À Tombouctou, c’est la culture africaine que l’on assassine » (en lien) ;

Ce même jour, Irina Bokova (Directrice générale de l’Unesco), lançait à son tour un appel au respect du patrimoine de Tombouctou (en lien) ;

Le 8 avril, plusieurs universitaires africains lançaient à leur tour un appel pour la sauvegarde des livres manuscrits anciens de Tombouctou et du Mali (en lien) ;

Une pétition circule depuis le 9 avril, également à l’initiative de plusieurs universitaires africains, inquiets de la situation politique actuelle au nord du Mali (en lien) ;

Le 11 avril, l’agence de presse Reuters publiait une dépêche signalant un début d’organisation pour la préservation des manuscrits (voir notre traduction en lien).

Pour complément d’information, nous recommandons la lecture de l’article de Jean-Michel Djian « Les manuscrits trouvés à Tombouctou » publié dans Le Monde Diplomatique en août 2004 (en lien).

Christelle Marot a aussi publié une très intéressante étude consacrée à « La sauvegarde des manuscrits de Tombouctou », en avril 2006. L’article est disponible sur le portail Web de la revue Africultures (en lien).

Nous recommandons, enfin, la consultation de la très riche base de données présente sur le portail du « Tombouctou Manuscripts Project » (en lien).

 Dernière mise à jour de l’article : 1er juillet 2012, 22h00.

 

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