Les éditeurs africains sur l’échiquier francophone

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Illustration : « Reflected Chess pieces ». Crédits : Adrian Askew, 2012 (certains droits réservés.)


Par Raphaël Thierry

Dans un peu moins de trois semaines, j’interviendrai à Sherbrooke dans le cadre du colloque « les discours de l’éditeur » organisé par le Groupe de recherches et d’études sur le livre au Québec. J’y proposerai une réflexion intitulée « Les éditeurs africains sur l’échiquier du “glocal”[1] : entre stratégies de négociation et positions de résistance ». Je ne développerai pour l’instant que les éléments liés au contexte de ma réflexion.

Je crois en fait que le contexte a rarement été aussi riche pour parler de la relation de l’édition africaine avec le marché international du livre. Les éditeurs africains savent-ils qu’ils doivent à Caroline Broué, journaliste à France Culture, un des plus grands relais presse qui ait jamais existé concernant l’existence d’un marché du livre en Afrique, avec ses 54 nations et son milliard d’habitants ? Eh oui, tout est parti de deux questions maladroites, qui ont effacé une interview en soit intéressante de Chimamanda Ngozi Adichie, qui soulignait pourtant la richesse d’un pays phare de la littérature mondiale (et attention : je ne dis pas « littérature-monde »). À la suite de ce malheureux moment qui a, comme l’a fait remarquer Chimamanda Ngozi Adichie, donné une mauvaise image de la France (surtout que l’évènement était organisé par l’Institut Français), la presse s’en est donnée à cœur joie : Le Figaro, L’Obs, Libération, CNN, Al Jazeera, The Guardian, Vanguard… tous ont évoqué l’existence de librairies au Nigéria, certains on remarqué une forme de racisme français, d’autres ont vérifié qu’il y avait effectivement des librairies au Nigeria, et il a ainsi été question, pour tous, de l’existence d’un marché du livre en Afrique, donc.

Je relèverai ensuite la parution de l’article de Kidi Bebey dans Le Monde Afrique (pas l’édition générale, hélas et pourquoi ?), rappelant le travail des éditeurs et structures de diffusion présents durant la dernière foire du livre de Francfort (« Francfort en français »), en tant qu’opérateurs faisant vivre cette diversité éditoriale francophone, loin du faste institutionnel sonnant souvent creux. Associées à différents collectifs (Alliance Internationale des Éditeurs Indépendants, Afrilivres, L’Oiseau Indigo Diffusion), les structures mentionnées par Kidi Bebey sont pour la plupart assez présentes dans les rencontres francophones depuis plus ou moins une dizaine d’années. L’association française Alliance Internationale des Éditeurs Indépendants profitera ensuite de l’occasion pour publier sur le portail Actualitté (qui lui accorde un espace permanent) une sorte de tribune au nom de l’édition indépendante, vecteur de réelle diversité francophone, rappelant la multitude d’opérateurs œuvrant à la préservation de cette bibliodiversité en français. Quelques jours plus tard, cette tribune a également été relayée par Le Monde Afrique (une fois encore : pourquoi pas l’édition générale ?), signée par plusieurs membres de l’Alliance.

Mais oui, croyez-les puisqu’ils vous le disent : il y a bien un marché du livre en Afrique (certes dominé par les conglomérats du Nord), et il y a même des gens qui passent leur vie à travailler à mieux le faire connaitre ! Et là bas, tout là bas, il y a même des librairies et même aussi, figurez-vous, des prix Nobel de littérature. Le problème, c’est que nous en sommes encore, en 2018, à sans cesse redécouvrir l’eau chaude, à perdre notre énergie en rappelant ce que l’on ne devrait plus avoir à rappeler depuis longtemps, et encore et toujours à nous émerveiller de ces mystères exotiques que nous réserve l’Afrique, avec sa miraculeuse créativité indissociable de ses difficultés… Décidément, cette Afrique demeure notre Orient permanent à nous, incorrigibles Français.

Car voilà, la question maladroite, malheureuse, anachronique et sans excuses de Caroline Broué n’est que la partie perceptible d’un iceberg éditorial fait d’échanges culturels et de diversité culturelle (de bibliodiversité) de surface, lorsque sous l’immensité immergée se cachent des décennies de relations de pouvoir, du soft-power à la philanthropie, en passant par l’ingérence et l’impérialisme pur et simple. Oui, la France joue depuis les années 1950 un rôle trouble dans le monde du livre africain. Oui, la Francophonie institutionnelle n’a jamais été là pour modifier les relations de force qui existent. Rappelons-nous seulement que Léopold Sédar Senghor, qui entre tous a participé aux fondements de la Francophonie, publiait tous ses ouvrages en France. Et lorsqu’il impulsait la création des mythiques Nouvelles Éditions Africaines à Dakar, c’était en partageant leur capital entre l’État Sénégalais et des éditeurs français. Je n’ai rien contre Senghor, j’ai même un immense respect pour ce qu’il représente et sa participation à l’aventure de Présence Africaine. Je ne peux par contre m’empêcher de penser que Senghor comme tant d’autres écrivains africains par la suite (Mabanckou en tête), n’ont jamais vraiment posé la réelle question de l’impérialisme éditorial français.

Et voici donc qu’aujourd’hui, ce même Alain Mabanckou, prend la parole pour refuser d’occuper une représentation politique au sein d’une institution francophone qui assure (beaucoup trop) à l’envie sa multilatéralité et son universalisme, alors qu’elle n’est souvent rien d’autre qu’un enjeu français. Grand bien vous en fasse, Alain Mabanckou. Je rêverais seulement que vous demandiez à ce que l’on ajoute en lettres d’or dans votre bibliographie l’ouvrage que vous avez un jour publié au Cameroun, Enfances, aux éditions Tropiques. Je rêverais que vous preniez à nouveau la parole au Collège de France pour rappeler que cette même France s’est construite avec les littératures africaines (ça, vous l’avez fait), et que l’édition française s’est nourrie de ces mêmes littératures africaines, capitalisant l’offre littéraire et les best-sellers, les évènements Tout-Monde, altruistes, World literature, Étonnants-Voyageurs dans un seul sens, monopolisant les programmes scolaires africains. Je n’ai pas plus de rancœur à l’égard de Mabanckou que vis à vis de Senghor. J’admire leurs œuvres. Je regrette simplement leurs postures.

Voici aujourd’hui ces assises de la francophonie qui ânonnent, pour une énième fois, les objectifs d’une institution qui distribue les miettes à l’édition du Sud depuis sa fondation, pour ne pas prendre position face aux conglomérats français qui occupent eux la majorité (80, 90 % ?) des marchés éditoriaux africains francophones. Oui, son Prix des cinq continents vient de récompenser deux romans publiés par des éditeurs africains : un algérien et un (une) tunisien(e). Mais pour quelle modification de la géographie économique francophone ? Quelle différence avec le vieux et désuet Grand prix littéraire d’Afrique noire qui avait pourtant, deux décennies durant, mis en lumière les éditions Clé et les Nouvelles Éditions Africaines, avant de complètement oublier l’édition africaine dans son palmarès ?

Le journal Le Monde vient de publier une tribune somme toute assez anecdotique d’une cadre de l’institution francophone, nous rappelant que non, la Francophonie n’est pas coloniale : elle est rencontre, elle est diversité, elle est pont entre les différentes communautés de langue française. Rien de nouveau sous le soleil d’hiver.

Ce n’est pas tout non, autant aller au bout : voici donc Pierre Astier, le premier agent littéraire français, qui dénonce le même jour dans Le Monde la compromission de cette institution francophone, laquelle, comme il le rappelle à raison, esquive sans cesse les vraies questions, liées par exemple à l’absence de production de chiffres fiables sur les marchés du livre francophone. Ceux-ci révèleraient pourtant l’énormité du déséquilibre au sein du libéralisme francophone. Le mot est en tous cas jeté : il y a une relation impérialiste entre la Francophonie et les pays africains. Mais nous sommes en 2018, et Pierre Astier lance ce terme comme une provocation. En 1981, Robert Estivals parlait déjà ouvertement de relation néo-coloniale entre la France et les marchés africains du livre. Robert Estivals s’est éteint en 2016, et je crois qu’à peu près personne n’a parlé de sa disparition dans le milieu du livre francophone. Nous lui devons pourtant une (si ce n’est la plus) brillante étude consacrée à l’arrière-salle bien peu reluisante de la francophonie éditoriale. Pas besoin de tout le temps réécrire l’histoire : si l’on relisait sérieusement et simplement Robert Estivals, je crois que l’on apprendrait que la France n’a jamais réellement changé d’attitude depuis les années 80, 70, 60…

En 1992, l’éditeur allemand Hermann Schulz s’interrogeait dans la revue Logos : « Les maisons d’édition africaines qui ont admirablement su résister à la concurrence des éditeurs britanniques et français ont rarement la chance de participer aux salons du livre et aux conférences internationales, où elles pourraient créer des liens et chercher des partenaires […]. Pour en savoir plus sur l’édition africaine, où un éditeur allemand peut-il aller, si ce n’est en Grande-Bretagne ou en France ? »[2]

Mais oui, où ? On s’y perd. Il y a tant de relations d’intérêt associant depuis sept décennies l’édition française, la coopération franco-africaine, l’Unesco, de nombreuses structures issues de la société civile, la recherche universitaire, des ONG, les institutions monétaires et politiques internationales. Lorsque l’édition africaine est visible, par exemple lors du salon du livre de Paris, elle doit faire avec ce panier, et il est lourd à porter, pour avancer librement. Celui qui parviendrait à mettre à jour le tissu de relations d’intérêts dans ce triste milieu du livre francophone mettrait alors à jour un monde éditorial bien inégalitaire, où la France, jusque dans ses enclaves contestataires, reste le plus souvent la seule instance décisionnaire. On comprendrait alors pourquoi la France n’a hébergé qu’à une seule occasion une rencontre impliquant la vente de droits d’auteurs appartenant à des éditeurs africains sortis de leur ghetto habituel, durant un évènement majeur du livre francophone. On comprendrait aussi sans doute comment le seul festival littéraire impliquant équitablement des éditeurs africains, se tient depuis sept années loin de la capitale française, dans le Sud provençal et à l’initiative d’une seule association française. Celui qui assemblerait les différentes pièces de ce puzzle parviendrait peut-être aussi à expliquer comment vingt éditeurs africains se sont retrouvés esseulés, dans un coin en marge de la foire du livre de Francfort 2017, lorsque l’édition africaine était déjà mieux représentée lors de cette même foire… en 1980.

La question que je me pose, que je voudrais poser à ceux qui ne me lisent pas forcément, c’est à qui parlons-nous ? À qui destinez-vous votre travail et vos évènements ? À qui vous adressez-vous dans vos déclarations, tribunes et rencontres ? À nos/vos concitoyens ? Aux institutions ? Aux pouvoirs publics français ? Au lectorat mondial ? Aux éditeurs français (et lesquels ? ceux qui sont déjà acquis à la cause, ou bien les autres : Gallimard, Hachette et consort) ? Aux organismes qui financent les rencontres éditoriales ? À nous et vous-mêmes, justifiant nos politiques associatives, nos feuilles de route professionnelles et nos stratégies universitaires ? À notre bonne conscience bercée par nos illusions postcoloniales, peut-être ?

Je crois que nous sommes ici au milieu d’un grand échiquier d’intérêts franco-français, désespérément éloignés de la réalité éditoriale francophone, de la production littéraire qui nous échappe parce qu’elle n’est pas diffusée sous nos latitudes, pas représentée par les quelques collectifs français qui lui assurent une petite place. Je crois aussi, et cela me pose beaucoup plus problème, que nous ne lui donnons pas assez de place lorsqu’elle nous fait l’honneur de nous rendre visite à Angoulême, Genève, Paris, Bologne, Francfort… Nous oublions souvent aussi que les associations représentent uniquement leurs membres associés, que les organismes éditoriaux français représentent principalement l’édition française, que l’université francophone étudie exclusivement des œuvres publiées en France, et que les éditeurs africains (francophones : les choses ne se passent pas de la même façon chez nos voisins anglo-saxons) doivent user de stratégies et de compromis permanents s’ils veulent exister à l’international, choisir tel ou tel cheval de bataille, dans l’ombre des conglomérats éditoriaux du Nord, à la suite des groupes éditoriaux français, avec les miettes des financements institutionnels francophones. Ceux qui refusent ce jeu restent encore et pour la plupart totalement invisibles hors de leurs propres pays (qui a déjà entendu parler des éditions Talenta de Jano Bakasanda ?)

Ce n’est pas mon rôle de dire ce qui doit être et ce qui ne doit pas être, mais je crois que la recherche universitaire gagnerait à être un peu plus consciente de ces différents enjeux, et surtout davantage ouverte sur l’édition francophone telle qu’elle existe hors de ces nombreux acteurs, là où elle se détache des intérêts, des compromis et des postures altermondialistes français. On commencerait alors à mieux l’étudier et la connaitre, à la respecter, vraiment, et à parler de diversité, enfin.

 


Notes :

[1] Eva Hemmungs Wirtén développe la notion de « glocalities », impliquant les liens entre « pouvoir et influence dans l’édition contemporaine » [« power and agency in contemporary publishing »] ». Elle écrit : « il serait impossible d’identifier le pouvoir et les positions de force dans l’édition contemporaine sans prendre en compte leur interaction symbolique (et réelle) avec le potentiel d’influence. Les glocalités rendent compte de potentiels points de rencontre et de convergence ». HEMMUNGS WIRTÉN (E.), « Glocalities : Power and Agency Manifested in Contemporary Print Culture », dans Les Mutations du livre et de l’édition dans le monde. Sous la dir. de J. Michon et J.-Y. Mollier. Québec : Les Presses Universitaires de Laval, 2001, p. 565-573

[2] SCHULZ (H.), « Bringing African Literature to Germany », Logos, vol. 2, n°3, 1992, p. 93.

 


Le programme du colloque « Les discours de l’éditeur » [ici]