Tombouctou : la population s’organise pour préserver le patrimoine écrit

11/04/2012 : « Timbuktu librarians protect manuscripts from rebels »

L’agence de presse Reuters vient de publier une dépêche : Shamil Jeppie, professeur à l’Université du Cap, indique être en contact régulier avec des conservateurs et des collectionneurs privés de Tombouctou. Ces derniers prennent actuellement des dispositions pour préserver leurs collections.

Shamil Jeppie, professeur à l’Université du Cap, a indiqué être en contact régulier avec des conservateurs et des collectionneurs privés de Tombouctou.

M. Jeppie a tenu à préciser à Reuters qu’il n’y a, pour le moment, pas eu de pertes significatives parmi les principales collections privées, mais l’évolution de la situation l’inquiète beaucoup.

« Nous espérons que la situation ne s’aggrave pas, a-t-il dit, je n’ai aucune confiance dans les rebelles, ils peuvent avoir des leaders qui ont un certain niveau d’éducation, mais leurs soldats sont illettrés et s’ils veulent prendre quelque chose, il le feront. Ils n’ont aucun respect pour la culture écrite ».

Il a ajouté que, depuis le début de l’occupation de la ville, des combattants ont volé plusieurs véhicules appartenant à l’institut Ahmed Baba, bibliothèque d’état nommée d’après un contemporain de William Shakespeare, qui héberge plus de 20 000 anciens manuscrits universitaires.

Les combattants armés n’ont pour le moment pas pénétré dans les salles et les réserves du nouveau bâtiment construit avec des fonds sud-africains, et où sont conservés les textes les plus précieux.

« Le nouveau bâtiment a été défendu par la population. Ils se placés devant les portes », a précisé l’universitaire, d’après ce que lui ont raconté ses contacts locaux.

Dans le vieux bâtiment de l’institut situé dans une autre partie de la ville, les rebelles ont saccagé le bureau du directeur, emportant les ordinateurs et d’autres équipements. Mais, toujours selon les informations qui lui ont été transmises, aucun manuscrit de valeur n’a disparu.

On lui a également confié que les principaux collectionneurs privés ont caché ou conditionné les textes, dans le but de les protéger. Des préparatifs seraient actuellement mis en branle à Bamako, pour essayer de faire sortir clandestinement les documents vers des pays voisins comme le Niger.

Les 8000 manuscrits de la collection Fondo Kati, qui a reçu des subventions de l’Espagne en raison de ses ressources traitant du patrimoine arabe en Andalusie, ont été hâtivement transférés dans des boîtes, pour leur sauvegarde.

Une autre collection majeure, conservée à la bibliothèque privée Haidara, se trouve pour le moment en sécurité. Le propriétaire Abdul Kader Haidara a envoyé un message à Shamil Jeppie disant « tout est OK ».

Le professeur associé de l’Institut pour les Sciences Humaines en Afrique de l’université du Cap précise qu’il y a au moins 24 collections privées présentes dans les différentes zones de Tombouctou.

Il estime le nombre total de documents historiques préservés dans la ville (et dont certains d’entre eux remontent au 13ème siècle) entre 150 000 et 5 fois plus.

Tombouctou a été déclarée patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1988. Irina Bokova, Directrice générale de l’Unesco, a déjà appelé les rebelles à épargner le patrimoine de Tombouctou. Son communiqué (en lien) incluait les mosquées Sankore, Sidi Yahia, Djingareiber et les célèbres fonds de manuscrits.

S. Jeppie exprime ses craintes : « Certains textes ont été cachés pendant des générations dans des habitations de terre et dans des caves, par des familles de maliens craignant que les collections ne soient volées par les envahisseurs marocains, des explorateurs européens ou des colons français. Désormais, c’est l’invasion des rebelles et leurs AK-47 qui menace le patrimoine de Tombouctou ».

Fragilisés par le temps, rédigés en calligraphie ornée, allant de traités savants à d’anciennes factures de commerce, ces documents constituent une somme de connaissances pluridisciplinaires, incluant aussi bien les domaines du droit, des sciences, de la médecine, de l’histoire ou de la politique. Certains experts comparent ces collections aux manuscrits de la Mer Morte.

S. Jeppie a ajouté qu’il était désormais envisageable que l’occupation rebelle coupe Tombouctou du Sud du Mali ; ce qui pourrait, selon lui, plonger la cité historique dans l’isolation qui a été la sienne pendant les siècles passés. « Je pense que ce serait catastrophique parce que cela peut avoir, sur le long terme, d’importantes conséquences économiques », a-t-il dit.

« Les coupures de courant qui se produisent déjà dans la ville pourraient rapidement perturber les systèmes de climatisation, nécessaires à la préservation des manuscrits les plus anciens. Les propriétaires pourraient, en outre, être tentés de vendre les textes pour se procurer des choses essentielles à leur survie », suggère Shamil Jeppie.

« Apparemment, il n’y a personne aux commandes », a déclaré Michael Covitt, fondateur de la Malian Manuscript Foundation et producteur du documentaire « 333 » qui présente les textes anciens de Tombouctou comme un legs universel à la « diversité de la paix, la tolérance et de la culture dans un monde ravagé par les conflits ».

Tombouctou est appelée « la ville des 333 saints » en raison de ses nombreux mausolées, où reposent et sont honorés les grands imams soufis, des Cheiks et des célèbres savants.

D’après un article de Pascal Fletcher publié le 11 avril 2012 pour Reuters Africa (en lien).

Ce billet est également publié sur le portail Web de la revue Africultures (en lien).

 

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