Carnet de route #1 : de ses recherches, tisser un fil qui, peu à peu, esquisse une histoire

Illustration : « detail, construction materials, brooklyn ». Crédits : cerulean5000, 2012 (certains droits réservés)


Par Raphaël Thierry

Ce billet est le premier d’une série annoncée il y a quelques temps déjà. Je prends le temps, c’est le privilège d’un espace numérique dont je décide de l’évolution et du rythme de renouvellement. Ces derniers mois ont été pour le moins intenses et à vrai dire, ils ne correspondent pas vraiment à l’idée que je me faisais d’une période d’après contrat. J’ai en effet achevé mon postdoctorat de deux années à l’Université de Mannheim fin décembre. Je reviendrai plus tard sur cette belle expérience. Pour le moment, je voudrais plutôt me concentrer sur l’actualité de ma réflexion.

J’ai l’impression de tout le temps et de plus en plus chercher du sens dans mon travail. Le sens, c’est pour moi la cohérence d’une publication à l’autre, d’une présentation à l’autre, d’une rencontre à l’autre. En janvier dernier, j’ai été invité par l’association italienne Africa e Mediterraneo au festival de la BD d’Angoulême. J’y ai découvert un milieu de bédéistes inspirés et inspirants. Entre tous, je suis heureux d’y avoir fait la connaissance du scénariste camerounais Christophe Ngalle Edimo, dont le travail intellectuel, à l’image du parcours de son personnage Alphonse Madiba dit « Daudet », croise plusieurs univers. Mais à l’inverse de son personnage égocentré, Christophe Ngalle Edimo connecte avec altruisme les projets et favorise les échanges, lui. À partir de cette expérience à Angoulême donc, j’ai commencé à formaliser une réflexion autour de la visibilité et la réception de l’édition africaine (BD, littérature ou essais) au Nord, qui relève autant de territoires expérimentaux, de stratégies, que d’une longue tradition de centralisme européen, laquelle remonte à loin, très loin. Mais je suis aussi reparti d’Angoulême avec l’idée renforcée qu’il ne faut pas négliger les subtilités de l’entre-deux : il n’y a pas forcément l’édition française opposée à l’édition africaine. Cette vision est bien trop réductrice et des espaces croisés au sein de collectifs comme le Réseau Africain de Bande Dessinée favorisent le développement d’un champ relativement cohérent, au sein desquels des éditeurs de la diaspora comme Toom éditions, des collections comme L’Harmattan BD, des éditeurs continentaux comme Ago BD peuvent travailler de consort, avec les mêmes auteurs, et à priori dans une même direction.

Ces rencontres ont été suivies d’une invitation du GRELQ à Sherbrooke en février, pour le colloque « Les discours de l’éditeur « . Un tout autre espace et une toute autre perspective, pour au final prolonger cette réflexion amorcée à Angoulême. Comment s’expriment les éditeurs africains dans l’espace francophone ? Quelles visions stratégiques émergent à travers leurs prises de parole ? Quelle tension se dessine parfois entre leurs positionnements économiques et leurs postures intellectuelles ? Comment ces discours se confrontent-il à d’autres discours extérieurs, soient ceux que l’on porte très spontanément sur « l’édition africaine » en Europe et spécialement en France ? Voilà autant de questions que je me suis posé à cette occasion. De cette rencontre, et outre les passionnantes recherches présentées par les scientifiques qui intervenaient, j’ai été très honoré de faire la connaissance de Jacques Michon, grand nom de l’histoire du livre s’il en est, au même titre que Jean-Yves Mollier en France. Mais par dessus tout, j’ai été frappé par le propos des éditrices canadiennes invitées à clôturer le colloque : Élodie Comtois (éditions Écosociété), Nicole Saint-Jean (éditions Guy Saint-Jean) et Denise Truax (éditions Prise de parole). Dans un sens, leur positionnement d’éditrices indépendantes n’est pas tellement différent de celui des éditeurs d’Afrique francophones en Europe : on demande sans cesse à ces dernières de porter un discours général sur l’édition québécoise, francophone-canadienne, voire canadienne tout court.

On les questionne très souvent sur les difficultés de leur profession, de leur relation avec le marché du livre francophone, avant de s’intéresser à leur politique éditoriale, à leurs œuvres clefs, à leurs relations avec leurs auteurs, etc. C’est très intéressant : les éditions Ecosociété sont amenées à croiser des éditeurs d’Afrique francophone dans le cadre de leur participation aux activités de l’Alliance Internationale des Éditeurs Indépendants, les éditions Guy Saint-Jean ont eu l’occasion de côtoyer des éditeurs maliens dans le cadre des activités de l’Association nationale des éditeurs de livres du Québec, et une maison d’édition comme Prise de parole se retrouve dans une situation assez proches de ses homologues africains au Canada et au Québec : basée en Ontario, sa production en français est classée « littérature étrangère » au Canada et installée dans un autre État que le Québec, qui plus est hors des grands centres urbains, elle se trouve dans une position singulière, proche et en même temps à la marge du marché francophone québécois, pour d’évidentes raisons de politiques culturelles et de traditionnels centralismes. De ces rencontres émerge un projet d’ouvrage consacré aux discours d’éditeurs, et je me réjouis qu’une telle perspective ouvre la voie à une réflexion globale sur les discours, positionnements et postures de ces acteurs centraux de la littérature. Il y a en effet de nombreux éléments de comparaison entre des pays pourtant géographiquement éloignés, mais qui traduisent des situations identiques de hiérarchies symboliques, avec souvent des conséquences économiques.

Ces opportunités de réflexion qui ont été suivies par un passage au Salon du livre de Paris, et prochainement par un tour au festival berlinois « Writing in Migration » (il y aura à mon avis là bas des choses très intéressantes prononcées), me donnent la possibilité de développer un fil de publications assez complémentaires, suivant un développement chronologique. Au cours des six prochains mois, je rédigerai trois articles rassemblant bon nombre d’éléments abordés, entendu, mis en perspective à partir de ces différentes rencontres, avec pour but de proposer un regard personnel sur l’évolution du marché du livre africain francophone depuis les Indépendances africaines. Le projet est ici d’analyser les rouages ayant favorisé une perception orientée de l’édition africaine francophone d’essais et de littérature depuis six décennies, et l’objectif de mieux comprendre les rouages qui connectent ce (ces) marché(s) africain(s) du livre avec l’espace international.

  1. Le premier article s’intéressera donc au contexte géopolitique de l’essor du marché du livre en Afrique francophone, dans la période 1950-1980.
  2. La seconde publication proposera un regard sur la relation de l’édition africaine francophone avec l’essor de la World Literature entre les années 1980-2000, interrogeant l’exclusion partielle d’un corpus au profit d’un autre, publié au Nord.
  3. Le troisième article étudiera ces discours d’éditeurs africains depuis les années 2000, et comment nombre de ces derniers ont intégré cette marginalité pour en faire une stratégie d’existence économique au Nord.

À partir de ces trois articles, je voudrais poser les bases d’un projet de cartographie du système éditorial africain francophone, et surtout proposer un éclairage sur l’évolution de la relation de l’édition continentale avec le marché international du livre, depuis les années 1960. Les éléments de cette réflexion vont au fur et à mesure apparaitre sur EditAfrica, et seront constamment ouverts à l’échange et à la critique. C’est comme ça que je voudrais avancer.

La réflexion est un chantier.

 

 

 

 

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